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SHIRIN
de Abbas Kiarostami

Avec Shirin, Abbas Kiarostami atteint le moment le plus pur et le plus extrême de sa filmographie : nous regardons des actrices jouer les spectatrices d’un film que nous ne voyons pas et dont nous n’entendons que la bande son : Shirin est un défi et un pari sur l’intelligence du spectateur, l’affirmation radicale que seul le visage humain transporte l’émotion dont le cinéma se nourrit. En racontant l’histoire de Khosrow et Shirin (du XIIe s.), qui a inspiré à Shakespeare l’histoire de Roméo et Juliette, Kiarostami utilise une légende populaire perse où Shirin est aimée par deux hommes à la fois. Cette épopée remonte au Xe siècle.
Shirin d’Abbas Kiarostami n’est pas seulement une histoire d’amour, où le bonheur personnel prime sur la réussite sociale, c’est aussi un pamphlet anti-tchador, anti-burqa et la preuve que le génie humain se déploie envers et contre tout et peut même être particulièrement fécond quand il est mis au défi, surtout quand l’interdit mobilise toutes les forces de l’esprit pour ne pas être réduit au silence.
Rappelons que, depuis plus de dix ans, aucun des films tournés par Abbas Kiarostami n’a été autorisé à la diffusion en Iran. Cet interdit s’applique évidemment à Ten et à tous ses films réalisés après.
Qu’est ce que c’est que ce film : du côté de l’action, c’est zéro. Du côté de l’histoire racontée, ce n’est pas beaucoup plus. Une légende très populaire, celle de Khosrow et de Shirin, le « Roméo et Juliette » de l’Iran, racontée par la bande son. L’histoire, on ne la voit pas non plus incarnée à l’écran ! Donc du côté de l’histoire, ce n’est pas zéro, mais il faut s’accrocher à la bande-son pour la suivre. Qu’est ce qu’on voit alors à l’écran ? C’est ça qui déroute sûrement plus d’un. On ne voit que des visages, des visages de femmes. On regarde les spectatrices d’une salle de cinéma. Nous, les spectateurs du film Shirin de Kiarostami, regardons les actrices, 108 en tout, devenues spectatrices, regarder quelque chose que nous ne voyons pas. Je me répète pour être bien comprise : nous regardons des visages de femmes regarder quelque chose que nous ne voyons pas !
Shirin est le film anti-burka (anti tchador) par excellence : dans un seul long plan-séquence Kiarostami nous montre des visages qui certes sont entourés d’un foulard, mais ces voiles, tissus colorés ou brodés, couvrent seulement les cheveux et ne cachent rien des visages et de leurs expressions. La beauté de tous ces visages est intacte, patente, apparente, visible et émouvante. Les seules indications de ce grand metteur en scène et cinéaste étaient : « imaginez quelque chose qui vous a ému, qui vous a donné des émotions, qui vous a fait pleurer ou rire ... ». Juliette Binoche qui était de passage à Téhéran et qui se mêle au film de façon modeste et pas du tout spectaculaire, serait restée là –après la prise de vue de 6 minutes, la même pour les 108 actrices –prostrée, en larmes, sur une chaise dans un coin. Le film fonctionne sur cette émotion, sur les manifestations de ces émotions affichées sur ces visages si différents. En creux, il y a aussi comme une tentative de démontrer que ce pays a la chance d’avoir des femmes aussi belles, des actrices aussi différentes dont la majorité ne travaille pas, d’ailleurs, des êtres aux possibilités si peu exploitées alors qu’elles représentent tous les âges, toutes les générations. Une bague, des mains qui se tordent, un regard embué, sont les seules indications qui nous guident dans l’approche de la beauté iranienne qui arrive en puissance et inaltérée sur notre rétine.
Montrer la beauté des femmes que le pouvoir s’applique à cacher et à faire disparaître sous le tchador, ce voile noir de malheur, est un acte subversif. L’artiste-vidéaste Shirin Neshat a elle aussi travaillé cet aspect extérieur dans la vie publique iranienne, mais elle compose des fresques, des visions où cette silhouette, faite d’un voile mobile et noir, est signifiant. Il signifie une force encore inerte, mais une puissante beauté, prête à se dévoiler. Il suscite surtout notre empathie, notre envie de voir ce qui est derrière le voile. Alors que Kiarostami est déjà une étape plus loin. Il s’en fiche de ce qui est caché, il nous montre que le visage est le miroir de l’âme, le reflet authentique de la force d’une personne humaine tout entier. Il en montre la diversité, diversité dont ce pays devrait s’enorgueillir alors que – au lieu de cela- on jette des anathèmes sur toutes celles qui lèvent les yeux sur ce qu’elles veulent voir...
De montrer la beauté et l’émotion de toutes ces femmes en gros plans, est un acte subversif. Surtout venant d’un cinéaste dont les films sont interdits en Iran depuis douze ans.
Heike Hurst
(1) Juliette Binoche incarne le personnage principal du prochain film de Abbas Kiarostami : Copy conforme. Sortie prévue au printemps.