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White Material

de Claire Denis

Isabelle Huppert

Un des films des plus excitants de cette année, découvert à la Mostra de Venise, sort enfin sur nos écrans, comme on dit. Mais ce ne sont pas « nos » écrans et ni le choix , ni le nombre des salles ne nous appartient... Donc on écrit du mieux que l’on peut pour attirer l’attention de toutes et de tous sur ce magnifique film-énigme. White Material  est une œuvre à la fois anti-colonialiste  et un feu d’artifice de tous les enchantements africains (honnis par certains) : le bruit, l’odeur, le bruissement des feuilles, la magnificence de la nature, la lumière du couchant et le désir des corps dans la chaleur moite… Réalisé presque à froid, comme on dit pour l’huile, première (meilleure) pression à froid, c’est une première collaboration entre Claire Denis, cinéaste blanche, ayant vécu en Afrique et Marie N’Diaye (1), écrivaine noire née en France, qui n’était jamais allée là bas. Le scénario s’est élaboré à partir d’un échange de lettres, de plusieurs voyages en commun, en Afrique, de la visite de plantations de café, de la découverte de la moto comme moyen de locomotion en brousse et de l’amour de ces deux femmes auteures pour un personnage de femme assez incroyable, inconcevable, qu’elles ne voulaient pas rendre sympathique, ni antipathique, et qui se tient en fait à l’écart,  au-dessus de la mêlée.  Ainsi Isabelle Huppert passe quasiment sans transition de sa lutte (de victime) contre les terres inondables vendues par une administration coloniale corrompue (Voir le film de Rithy Panh d’après le livre de Duras ‘Barrage contre le Pacifique’), à son contraire : le portrait d’une femme colon de l’espèce la plus coriace et la plus intransigeante, avec tous les défauts possibles, dans l’obsession de ses biens, dans l’amour pathologique pour son exploitation et son fils, dans sa manière sèche de donner des ordres, mais qui est malgré tout assez libre et non corrompue. Elle n’est pas du tout comme son mari et ses messes basses (il est prêt à vendre la plantation et de disparaître ensuite, s’il ne l’a déjà fait…), ou son beau père, à l’origine de cette propriété, malade et moribond, qui a toujours biaisé et assuré ses arrières. C’est une sorte de contagion qu’elle craint pour son fils, apathique, inconscient et à la fois sur le pied de guerre, hypnotisé par une vague inquiétude qui se dégage du silence de la brousse et de faits guerriers non identifiés. Maria (Isabelle Huppert) ne tolère pas que son fils se désintéresse à ce point de tout. Elle qui est sévère et juste, comme certains dictateurs qui disent haut et fort, ô combien ils ne veulent que le bien pour leur peuple : ici pour la plantation et la famille. En tous cas, elle n’est pas raciste. Elle cache un homme recherché et blessé. Mais elle est dévorée de l’intérieur par des obsessions qui ont perdu leur raison d’être depuis longtemps : elle veut récolter quand c’est le moment, elle veut avoir des ouvriers quand elle en a besoin et elle se fout du reste. Qu’on assassine à côté, qu’on ne va probablement pas acheter son café, alors que la région est infestée de rebelles et d’enfants soldats… (que Claire Denis appelle « la marmaille » et à qui elle dédie son film), cela ne va pas changer le cours des choses pour elle. Que son fils rejoigne les enfants soldats, arme à la main,  dans un mouvement instinctif de révolte, sans réaliser qu’il ne sera jamais un des leurs, même s’il leur ouvre la réserve de vivres de la maison, est ce qu’elle s’en rend compte réellement ou ne veut-elle pas le voir ? Quand ils se jettent sur les petits paquets clinquants de sucreries et les produits chimiques colorés à l’extrême, c’est là, où l’on nous sert peut être le seul cliché du film : que les noirs aiment tout ce qui « brille », quoique ils en dispersent les restes dans une certaine débauche de l’inutile et ses couleurs rutilantes…

C’est uniquement sur cette question de la marmaille, c’est- à- dire des « enfants- soldats » ,que les deux scénaristes de ce film mobilisent leur compassion et leur regard aimant : prenez garde, dit en somme leur « radio- brousse » improvisée et sûrement inspirée par l’autre terrible « radio des mille collines » qui, pendant les massacres au Rwanda, incitait à la haine raciale… cachez vous, ne sortez pas de la forêt ! White Material est un film sensuel sur le désir colonial, en même temps qu’un un brûlot anti-colonialiste. Une contradiction travaillée par deux femmes « puissantes » . A ne pas manquer.

Heike Hurst

(1)

Marie N’Diaye : Prix Goncourt en 2009 pour ‘Trois femmes puissantes’, Gallimard.  Lucie Borleteau a également collaboré au scénario.