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Actualité Théâtrale

« CRIS », de Laurent Gaudé
Mise en scène Stanislas Nordey
Avec Damien Gabriac, Laurent Meininger, Pierre-Emmanuel Fillet, Bruno Pesenti, Yves Ruellan…
Théâtre Ouvert. 4bis Cité Véron 75018-Paris. Tél : 0142 62 59 49. Lundi à 20h, mardi 19h, du mercredi au vendredi à 20h, samedi à 16h. Jusqu’au 23 avril.


Première Guerre Mondiale. 14/18 ; années sombres d’une guerre dite « de tranchées » ; guerre de « chair à canon »…
Sur le front, c’est l’heure de la relève. Jules, le sourd, part en permission (formidable Damien Gabriac). Traînant à ses basques un lourd sentiment de culpabilité (il va se mettre au vert ; ses camarades restent dans la boue), il fait le point avant de partir, face au public, droit debout. Lui, dont on ne saura jamais si la surdité est native ou acquise, est le seul audible de l’enfer alentour. Unique témoin verbal de l’horreur indicible, il « crie » à haute voix ce que les autres ont tu. Autistes par devoir, soldats de la nation, ses camarades se taisent et tombent pour de bon. Quelques-uns se distinguent, tels Boris et Marius (Pierre-Emmanuel Fillet et Laurent Meininger), poursuivant une chimère, cet homme loup hurlant à la mort entre les lignes adversaires, invisible ; ou encore ce « gazé » (Bruno Pesenti), qui parle tout seul avant de crever dans son trou. Mais tous piétinent la même boue. Douze hommes, douze parcours à la fois singuliers et confondus, avec au bout du compte une seule issue, commune à tous : la mort certaine.
La surdité, sous toutes ses formes, est au cœur du roman de Gaudé, dont l’œuvre entière tourne autour de la guerre. Sourds aux choses du monde, ces gamins envoyés sans semonce vers l’abattoir certain n’ont pour seul horizon à se partager que la mort qui les attend tous ; triste fraternité.
Comment mettre en scène ce silence assourdissant ? Stanislas Nordey, avec pour seul repère l’écriture littéraire, puisqu’il ne s’agit pas d’une pièce de théâtre, opte pour l’alignement vertigineux d’une armée de soldats de plomb, figés, hagards et muets, cernés par un bataillon de projecteurs éblouissants, eux aussi agencés en lignes militaires. Au cordeau ; impeccables ; impressionnants .
C’est pourtant bien la vie qui jaillit de ce régiment glacial. C’est que Nordey a su lire les lignes de Gaudé ; et entre elles, aussi : « A travers cette multitude de trajectoires, c’est le chant de la tragédie qui se fait entendre. Un chant de douleur et de fraternité », dit l’auteur. Stanislas Nordey en a retenu l’essentiel : l’humanité, en somme. Car c’est bien la seule entité qui intéresse vraiment l’ancien co-directeur artistique des Amandiers de Nanterre auprès de Jean-Pierre Vincent, puis directeur du Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis, aujourd’hui responsable pédagogique de l’école du Théâtre National de Bretagne, à Rennes : « L’enjeu est avant tout ici de transformer cette matière hybride en matériau de plateau vivant », dit-il.
Douze hommes en colère ? Non, douze gamins embourbés que Nordey fait tomber d’identique manière : tels des pantins articulés par des mains invisibles, ils lèvent le bras droit en un ultime appel vers le ciel, sur les notes hautes d’un extrait de « Carmen », avant de se plier en deux, brutalement, la tête fichée dans le sol infernal. Rideau.

Véronique Blin