| InterCineTh |
Mise en scène de Bruno Boëglin
Avec Judith Henry, Odile Lauria, Bruno Boëglin
Théâtre Nanterre-Amandiers, 7 avenue Pablo-Picasso 92022-Nanterre. Tél : 01 46 14 70 00. Jusquau 17 / 10
Boëglin hors de son écriture. Hors de lui, retrouvant ainsi « la plus grande et la plus belle des libertés ». Cest avec elle quil sempare avec bonheur du texte de Jean Genet. Avec elle toujours, quil offre enfin à voir ce qui nest pas dit, dans cette pièce trop souvent montée au pied de la lettre.
De ces fameuses « Bonnes », donc, sans doute inspirées à lauteur quoiquil en dise -, par le sinistre fait divers des surs Papin - qui torturèrent, mutilèrent et massacrèrent leur maîtresse -, Genet écrit une farce perverse ; Boëglin en fait un jeu. Terrible et fascinant jeu denfant. Est-ce laspect ludique de luvre qui a enthousiasmé à ce point le directeur lyonnais du Novothéâtre ? Cachant derrière lallégresse apparente de ces deux employées de maison « jouant » à remplacer leur maîtresse, les incurables blessures de la ségrégation ? Toujours est-il quil saute à pieds joints au point de départ de cette terrifiante « marelle », nous entraînant avec lui, bien loin du « paradis ». Ses bonnes à lui sont des gamines (Judith Henry et Odile Lauria, formidables), deux gosses appliquées à rendre crédible leur dangereux jeu de rôles, interchangeant leur partition au gré de leurs inventions et de la tension qui monte. Il ny a pas quelles qui se prêtent au jeu
Bruno Boëglin, qui les met en scène, articulant leur manège au sein dun carré suspendu, vide et blanc, aseptisé, comme clinique, incarne, lui, lécueil majeur de ce trio infernal, lenjeu de cette délectation morbide, « Madame », maîtresse des lieux. Affublé dune sorte de toge cardinale rouge sang, bordée de fourrure blanche, surmontée dun calot de papale obédience, il se déchaîne et déverse sur scène, dans une folie qui se voudrait ordinaire, toutes ses propres frustrations, colères, hontes, ses découragements et son impuissance, finalement, face à lhypocrisie « légalisée ».
Son coup de gueule est magistral et son jeu, dangereux. Mais précisément, en nous donnant ainsi à voir ce qui nest pas nommé, en nous faisant lire des lignes qui ne sont pas de papier, il nous invite aussi à jouer à la marelle, nous enjoignant, à sa façon, déviter de tomber en « enfer ».
Véronique Blin