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Critique


THE BROWN BUNNY
De Vincent Gallo, USA. Avec Vincent Gallo, Chloé Sévigny


Vincent Gallo et Chloé Sévigny ( image Wild Bunch )

A en juger par les huées médiatiques qui accompagnèrent le générique final de la projection presse, je me pris à me demander si je ne m’étais pas trompée de film, en tout cas si j’avais bien vu le même… Là où bon nombre de confrères ne décelèrent que narcissisme exacerbé, vide scénaristique ou, pire, négation même du cinéma, je vis tout le contraire : ce n’est pas, à mon sens, Vincent Gallo qui se complait à filmer Vincent Gallo himself, mais la tentative périlleuse d’un cinéaste rare - auteur du fameux " Buffalo 66 " en 98, ce qui n’est pas rien -, de rendre visible , compréhensible et surtout palpable, la déchirure absolue d’un homme par la perte de son grand amour et, peut-être plus grave encore, celle de l’enfant qui en est né.
Certes le fait que, d’emblée, Gallo nous annonce la couleur par un listing dense de ses participations à son film (scénariste, dialoguiste, réalisateur, producteur, monteur, décorateur, musicien et acteur), peut paraître suspect et faire des jaloux… Mais il n’est que de dépasser ce bien petit choc initial pour être emporté par le flot de ce qu’il a immédiatement après, à dire et surtout, à montrer. Matérialisée en lever de rideau par une course effrénée de motos vrombissantes de gros calibre sur un circuit du New Hampshire, l’entrée en matière de " Brown Bunny " est déjà une entrée dans l’abyme : ce type est cassé, bousillé, détruit et passe sa rage de vivre sur de grosses cylindrées, à fond la caisse. Par de lancinants travellings latéraux, la caméra de Gallo suit les bolides à la trace, tantôt les traquant à l’orée d’un virage, au ras du sol, l’objectif collé au bitume fumant, tantôt à l’inverse, comme à distance, par la vitre embuée de quelque hélicoptère, à vol d’oiseau donc, accentuant encore la vision dérisoire de ces fous du guidon cherchant à tout prix à " boucler la boucle "…
A l’instar de ces deux types d’images, le film se déroule alors tel un puzzle dont on chercherait éperdument à assembler les pièces : soit la tête dans le sac, soit nimbé en apnée dans des vapeurs d’alcool ou les bras éphémères d’amours de passage. On ne saura que très tard les véritables raisons d’un si profond chagrin. Entre-Temps, on s’en sera peu à peu approchés, prisonniers de ce cône inexorable dont on redoute la pointe. Cette quête éperdue du héros, fatigué, qui est tout sauf Gallo prenant plaisir à se filmer lui-même, mais bien lui-même cherchant à filmer l’impossible, la perte de l’autre, cette quête donc devient nôtre : on voudrait sortir du tunnel, respirer à l’air libre, mais l’on a pour seuls territoires qu’une mer de sel blanc à perte de vue, au bout de laquelle faire fondre et diluer la machine infernale lancée à plein régime, c’est-à-dire disparaître, ou pour alternative le labyrinthe des villes, où chercher à chaque coin de rue l’âme sœur, elle aussi disparue.
Pour peu que l’on accepte de se laisser porter par ce fleuve de souffrances et de questionnements, et non par le supposé narcissisme de son auteur ; que l’on aime le pouvoir de l’image sur le sens et que l’on ait envie de le décrypter, tout au moins tenter de le faire ; alors on sort de ce voyage au bord du vide fourbu, désespéré et en larmes. Qui osera me dire que ce n’est pas du cinéma ?

Véronique Blin