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Critique

« DOGVILLE »
de Lars Von Trier. Danemark. Avec Nicole Kidman, Ben Gazzara, Lauren Bacall, James Caan, Paul Bettany…

«Chien qui aboie ne mord pas», dit le proverbe… La morsure infligée par la nouvelle œuvre du maître danois de «Dogma» est de celles qui ne cicatrisent pas, car elle n’atteint pas la chair, mais directement l’âme du spectateur ; en plein cœur.
Pourtant le canin concerné, s’il a certes donné son nom à la bourgade qui l’abrite, n’est que trait de craie blanche dessiné sur le sol. Silhouette d’apparence bien inoffensive, à l’instar de tous les symboles de vie alentour : des maisons et des jardins, de l’église à la place centrale, ne subsistent que ces traces à même la terre, tel un plan d’architecte ou la grille de départ d’un immense jeu de société. D’emblée, on sait que l’essentiel est ailleurs.
Ailleurs, oui, mais où ? «Peu importe !», nous dit le cinéaste, «ce pourrait être partout !». En effet, que nous montre «Dogville» ? L’exposé, la mise en place et l’analyse de comportements humains typés : une femme traquée, des villageois d’abord accueillants, puis hostiles, enfin solidaires en meute pour chasser l’intruse de leur territoire. Le tout filmé en une plongée verticale étourdissante, sur ce décor factice qui pourrait être de théâtre s’il n’était, infiniment, de cinéma. Pour attérir à intervalles réguliers au ras du sol, au plus près des personnages, jusqu’à «sentir» leur odeur, celle de la terre sous leurs pieds, de la sueur à leurs aisselles. La sensualité grave qui se dégage de ce double humus aérien et terrestre, qui vous tient le souffle court, hors d’haleine, comme en apnée, n’est effectivement de nulle part en particulier. Elle est universelle, mais il faut la caméra de Lars Von Trier pour la rendre à ce point palpable. Avec, pour la servir, une Nicole Kidman une nouvelle fois exceptionnelle.
D’aucuns – ils sont nombreux – ont beaucoup reproché au réalisateur danois, notamment sur ce film, de critiquer les Etats-Unis sans y être jamais allé. «Dogville» est sa puissante et pertinente réponse à des propos sans doute jaloux : isolé de tout contexte géographique, politique ou moral précis, ce huis-clos virtuel admirablement construit échappe à tout mode de classification. La force de son film réside précisément dans ce non-lieu où tout a lieu, pourvu que l’on veuille bien regarder. Le studio de Lars est le plus grand du monde ; c’est celui de la vie, des sentiments humains, du pire au meilleur, à l’échelle planétaire. Filmée pleine peau.

Véronique Blin