| InterCineTh |
ELEPHANT
De Gus Van Sant, USA. Avec Alex Frost, Eric Deulen, John Robinson, Elias Mcconnell, Timothy Bottoms

La voici donc, cete Palme dOr tant convoitée, doublée cette année et pour la première fois de lautre Prix dExcellence en terme de prestige, celui de la meilleure Mise en Scène, incontestablement la plus belle récompense pour un réalisateur.
Mettant ses pas dans les traces inquiétantes laissées par le récent et formidable documentaire de son compatriote Michael Moore «Bowling for Columbine» ( la tuerie lycéenne qui fit neuf morts et de nombreux blessés ), Gus Van Sant plante sa caméra dans lantre même du cauchemar : les couloirs immenses dun collège américain modèle, où tout semble pensé et réalisé pour le plus grand bonheur des ados
Pour tenter de comprendre le mal-être pourtant manifeste de certains dentre eux, en dépit de ce cadre dapparence idyllique (salles de sport, clubs de psy, rencontres, débats, bibliothèque, musique, atelier photo
, à rendre jaloux tous les lycéens frenchie), le cinéaste fait plonger son objectif au cur de la mêlée, suivant au ras du sol les déambulations des uns et des autres, souvent filmés de dos, en plein mouvement, par des travellings et longs plans séquence inexorables et fascinants, comme collé à leurs basques en temps réel. Soffrant le luxe de les filmer en sens inverse (la même scène vue sous plusieurs angles), Van Sant enfonce le clou dans cet il scrutateur. On sent alors monter une angoisse terrifiante, dautant plus sourde que tout a lair calme et paisible alentour
Trois gamins en treillis militaire chargés de lourds sacs surgissent alors en un long travelling latéral, à lextérieur du bâtiment. On ne connaîtra de leur dessein que la phrase sibylline quils lâchent en croisant le jeune Alex : «Ne reste pas là ; ça va péter ! ». Cette scène, à linstar de beaucoup dautres, sera filmée à plusieurs reprises, sous différents angles
Labsence totale de parti pris de Gus Van Sant face à cette montée dadrénaline est la plus grande force de son film, en même temps que, paradoxalement, le plus grand reproche que daucuns lui ont fait. Pourtant, en nétant jamais ni pour les uns, ni contre les autres, le cinéaste américain uvre en simple témoin, oculaire de surcroît, de ces gosses en mal de tout, de repères, dautorité, didéal. Mais quel regard dartiste ! Quelle claque ! Comparable, en intensité, à la salve dapplaudissements bien mérités qui a salué sa projection.
Véronique Blin