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56e Festival de Cannes

Baisser de rideau

Journaliste sur fond de tapis rouge après 12 jours de montée des marches

Seuls quelques chanceux ont sans doute pu apprendre ce soir, de la bouche même du Président Chéreau, les raisons pour lesquelles il prit le soin de nous avertir - avant de dérouler le Palmarès de son Jury - qu’il avait dérogé aux sacro-saintes règles cannoises, par une «violation» de ses lois. Remerciant solennellement Gilles Jacob d’avoir bien voulu accéder à sa requête, il se prépara donc à prononcer le verdict. Pour nous autres, majoritaires, n’ayant pas accès aux «Coulisses de l’Exploit», cette révélation en forme de confidence fit l’effet d’une bombe et décupla notre attention. Qu’avait-il donc pu bouleverser de si important dans le déroulement de cette 56e Cérémonie de Clôture ? So, what ?
Plouf ! Rien ! Nous en fûmes pour nos frais et le feu d’artifice, coup de tonnerre ou raz-de-marée escompté se transforma vite en pétard mouillé… Car, hormis le fait que c’est la première fois qu’un même film remporte les deux récompenses suprêmes (la Palme d’Or et le Prix de la Mise en Scène), je ne vois pas où est le problème, encore moins la violation de quoi que ce soit ! Non, il doit y avoir autre chose, mais ça…
Celà dit, en attendant – peut-être – quelques précisions et en laissant, pour l’heure, nos conjectures de côté, analysons ce qui peut l’être, à savoir le Palmarès en question.
Ce grand Gus Van Sant et son percutant, fascinant, inexorable Elephant, on est ravi qu’il gravisse les deux plus hautes marches du Palais, son film les mérite amplement, mais qu’en est-il au juste de l’absence totale à ses côtés (même pas sur des marches inférieures), de bijoux d’égale importance et qualité tels que le fascinant Dogville de Lars von Trier, le poignant Brown Bunny de Vincent Gallo, ou le très dérangeant et mythologique Tiresia de Bertrand Bonnello ? Mystère…
Autre mauvaise surprise : l’étrange persistance des jurés cannois et derrière eux, hélas, d’un très large public depuis des années, à ne pas reconnaître, apprécier ni récompenser les qualités artistiques, techniques, poétiques extraordinaires de Peter Greenaway. Une fois de plus, avec The Tulse Luper Suitcases, il nous régale de ses images hallucinantes, de son obsession des chiffres, de la perfection de ses constructions alambiquées, bref il nous entraîne dans son univers hors du commun, où l’on touche vraiment de l’œil ce que cinéma veut dire : un mode d’expression qu’aucune autre forme d’art ne peut transcrire. Une merveille.
Finissons-en avec les sujets qui fâchent et revenons aux joies couronnées. Bravo à l’iranienne Samira Makhmalbaf, à peine entrée dans la cour des grands, déjà récompensée par le Prix du Jury pour son très beau et intense A cinq heures de l’après-midi sur les femmes afghanes. Bravo aussi au turc Nuri Bilge Ceylan pour son très émouvant Uzak qui empoche le Grand Prix, ainsi qu’à ses deux acteurs qui remportent en duo celui d’Interprétation Masculine.
Voilà pour l’essentiel de nos coups de cœur et de nos regrets. Ah ! J’allais oublier ! Depuis quinze ans que j’arpente la Croisette en festivalière assidue, c’est la toute première fois que le soleil brille de bout en bout. S’il a parfois manqué dans nos cœurs lors des projections, il nous a réchauffés dehors, de tous ses rayons. On ne peut pas tout avoir !

Véronique Blin