Seuls quelques chanceux ont sans doute pu apprendre ce soir, de la bouche même du Président Chéreau, les raisons pour lesquelles il prit le soin de nous avertir - avant de dérouler le Palmarès de son Jury - quil avait dérogé aux sacro-saintes règles cannoises, par une «violation» de ses lois. Remerciant solennellement Gilles Jacob davoir bien voulu accéder à sa requête, il se prépara donc à prononcer le verdict. Pour nous autres, majoritaires, nayant pas accès aux «Coulisses de lExploit», cette révélation en forme de confidence fit leffet dune bombe et décupla notre attention. Quavait-il donc pu bouleverser de si important dans le déroulement de cette 56e Cérémonie de Clôture ? So, what ?
Plouf ! Rien ! Nous en fûmes pour nos frais et le feu dartifice, coup de tonnerre ou raz-de-marée escompté se transforma vite en pétard mouillé
Car, hormis le fait que cest la première fois quun même film remporte les deux récompenses suprêmes (la Palme dOr et le Prix de la Mise en Scène), je ne vois pas où est le problème, encore moins la violation de quoi que ce soit ! Non, il doit y avoir autre chose, mais ça
Celà dit, en attendant peut-être quelques précisions et en laissant, pour lheure, nos conjectures de côté, analysons ce qui peut lêtre, à savoir le Palmarès en question.
Ce grand Gus Van Sant et son percutant, fascinant, inexorable Elephant, on est ravi quil gravisse les deux plus hautes marches du Palais, son film les mérite amplement, mais quen est-il au juste de labsence totale à ses côtés (même pas sur des marches inférieures), de bijoux dégale importance et qualité tels que le fascinant Dogville de Lars von Trier, le poignant Brown Bunny de Vincent Gallo, ou le très dérangeant et mythologique Tiresia de Bertrand Bonnello ? Mystère
Autre mauvaise surprise : létrange persistance des jurés cannois et derrière eux, hélas, dun très large public depuis des années, à ne pas reconnaître, apprécier ni récompenser les qualités artistiques, techniques, poétiques extraordinaires de Peter Greenaway. Une fois de plus, avec The Tulse Luper Suitcases, il nous régale de ses images hallucinantes, de son obsession des chiffres, de la perfection de ses constructions alambiquées, bref il nous entraîne dans son univers hors du commun, où lon touche vraiment de lil ce que cinéma veut dire : un mode dexpression quaucune autre forme dart ne peut transcrire. Une merveille.
Finissons-en avec les sujets qui fâchent et revenons aux joies couronnées. Bravo à liranienne Samira Makhmalbaf, à peine entrée dans la cour des grands, déjà récompensée par le Prix du Jury pour son très beau et intense A cinq heures de laprès-midi sur les femmes afghanes. Bravo aussi au turc Nuri Bilge Ceylan pour son très émouvant Uzak qui empoche le Grand Prix, ainsi quà ses deux acteurs qui remportent en duo celui dInterprétation Masculine.
Voilà pour lessentiel de nos coups de cur et de nos regrets. Ah ! Jallais oublier ! Depuis quinze ans que jarpente la Croisette en festivalière assidue, cest la toute première fois que le soleil brille de bout en bout. Sil a parfois manqué dans nos curs lors des projections, il nous a réchauffés dehors, de tous ses rayons. On ne peut pas tout avoir !
Véronique Blin