Il est aveugle, mais na pas son oreille dans sa poche
Cest au son que lancien grand maître du sabre japonais au XIXe siècle, Zatoichi (Kitano lui-même), mène ses combats. Tel Lucky Luke tirant plus vite que son ombre, il dégaine, virevolte, se retourne et neutralise ses rivaux à linstant précis où ceux-là mêmes ne font quinspirer avant de tirer larme de son fourreau
Il «entend» leur respiration, signe avant-coureur du mouvement à venir.
Celà pourrait sapparenter à une vaste plaisanterie, à lun de ces films de kung-Fu aux envolées spectaculaires dont le cinéma nippon fut et est encore si prolixe, voire à ces jeux vidéo dont les gamins raffolent, si, une fois de plus, Kitano najoutait de la chair et de lesprit à ce scénario basique. Car, qui mieux que lui sait, bien au-delà du shéma simple quil propose, nous entraîner dans les arcanes complexes de la réflexion, de lintrospection, du questionnement sur le monde et, partant, dans celles de lémotion ? Personne, ou presque ; en tout cas, très peu de cinéastes.
| Le vieux Zatoichi, donc, sa gloire passée, survivant grâce au jeu et aux massages quil pratique à merveille, découvre sur son chemin nomade, un village montagneux écrasé sous le joug du brigand Ginzo, qui y dicte sa loi sauvage et sanguinaire. Deux surs geishas sy trouvent, décidées à venger le meurtre de leurs parents, ainsi quun jeune samouraï, Hattori, récemment recruté par Ginzo, mais ayant comme elles pour dessein secret déliminer le despote. Tous les ingrédients sont ainsi rassemblés, qui annoncent, en principe, de belles bagarres à venir
|
 |
 |
Cest là que Kitano nous attend, nous contourne, nous piège et nous régale, infiniment. Premier film «dépoque» réalisé par lauteur de «Violent Cop», certes, mais aussi de léblouissant «Hana-Bi», qui lui valut ici le Lion dOr en 97, ou du bouleversant «Sonatine», il est aussi la première expérience du cinéaste de sinspirer de lidée dun autre que lui. A lentendre, ce serait pourtant pour lui la plus enrichissante. Quoi quil en soit, à partir de cette trame somme toute assez banale, Kitano fait appel à tous nos sens, les ouvre à son propos, dont on suit, haletants, la progression et le dénouement. Par limage précise, vivante, de sa caméra éblouissante, il nous offre la poésie des corps en mouvement, la chair et le sang de son uvre magnifique. |
Une chose encore : à lissue de ce voyage en fait intemporel, de cette croisade pour une plus grande justice entre les hommes, Zatoichi semble avoir recouvré la vue. Mais son il est vert, transparent, fluorescent, tel celui dun chat. Peut-être Kitano nous signifie-t-il par ce biais quil ne la jamais perdue, mais quil faut savoir apprendre à regarder.
Véronique Blin