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WOYZECK, de Georg Büchner

Mise en scène Thomas Ostermeier
Avec Josef Hoffmann, Erwin Bröderbauer, Christina Geisse, Linda Olsansky…


On avait tout entendu, tout lu, y compris le pire, sur ce que pouvait produire la prise de pouvoir du supposé « avant-gardiste » Ostermeier, s’emparant simultanément d’un texte classique et de la Cour sacralisée du Palais des Papes d’Avignon. C’est le meilleur qui est arrivé.
Qu’en est-il au juste, sous sa coupe, de l’histoire de ce soldat d’autrefois, prussien encaserné, barbier d’occasion et rêveur patenté, discipliné et conciliant, père par devoir et amoureux d’une fille aussi perdue que lui, catapulté dans le monde d’aujourd’hui ? Le directeur berlinois de la Schaubüne nous balance en pleine face, par le verbe et le corps de ce Woyzeck-là, l’éternelle et amère réponse à l’éternelle question : sommes-nous capables de progrès ? Non, décidément, nous n’avons pas changé…
D’emblée, avant même que quoi que ce soit ne commence, le champ d’activité de la pièce qui va se jouer, interroge : où sont passés les si célèbres, immenses murs ancestraux et crénelés, plongeant de toute leur puissance vers cette scène réputée intouchable ? Il semble, à première vue, que se soit substituée à eux une sorte de gigantesque no mans’land, terrain vague nu, gris et glacial, seulement traversé d’une mare peu profonde, bordé d’une pente métallique parsemée d’alvéoles anti-glisse, au sommet de laquelle est juchée une baraque à frites, fermée pour l’heure. L’ensemble surplombé de trois panneaux publicitaires géants, à images variables : les mérites des vêtements « Sport Experts » ou des produits cosmétiques « Sisley », alternant avec des barres HLM. Au sol, deux enfants jouent.
Si l’on y regarde de plus près, c’est bien plus qu’un décor « moderne » qu’Ostermeier nous propose, mais l’essence même de la pièce, le traitement de l’errance. Car dans cet espace déserté, inamical, nauséabond et froid, l’eau de la mare, elle, est claire. En dépit de l’énorme bouche d’égout qui semble s’y déverser, mais dont on voit bien qu’elle est inactive depuis longtemps, grenouilles et crapauds s’y régalent, signe indubitable de grande salubrité. La « bonne nature » reprend le dessus face à la bêtise humaine, grand dilemme du soldat Frank Woyzeck. Cette flaque qui serpente sera l’âme, le cœur et le poumon du drame qui va se jouer ici. Tous y seront confrontés : le docteur, qui tente d’y nager, comme pour mettre de l’ordre dans ses théories scientifiques alambiquées . le Capitaine, qui la traverse à grandes enjambées viriles, pour mieux imposer son pouvoir et qui finit par y tomber, lamentablement. Tous ces soldats, sergent-major en tête, aujourd’hui rappeurs rebelles, qui veulent s’y rafraîchir après leurs combats acharnés. Marie, qui y meurt, en disparaissant dans un trou béant, effaçant toute trace de sa tentative désespérée de comprendre le monde, le sens de la vie, la place de son homme dans ce chaos. Seul Woyzeck y est à l’aise, pataugeant et circulant à vélo dans l’onde claire comme sur le bon vieux plancher des vaches. L’élément liquide, amniotique, « son » élément, en somme. L’eau claire, de celles qui purifient.
Et Andrès, son seul ami, celui qui a tout compris, lorsqu’il ouvre sa baraque au sommet du cloaque pour lui donner vie, Andrès qui sait aimer, partager, respecter, sait bien, lui, que Woyzeck a gagné. Woyzeck est d’aujourd’hui ; la pièce peut se jouer.

Véronique Blin