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CAFE LUMIERE (KOHI JIKOU), de Hou Hsiao-Hsien
Avec Yo Hitoto, Tadanobu Asano, Masato Hagiwara…

Un train dans la lumière grise de fin d’après-midi, traverse la banlieue de Tokyo ; en croise un autre, puis un troisième, deux ponts en dessous de sa ligne, en un trafic hallucinant d’aiguillages affolés à l’heure des sorties de bureau. La caméra d’Hou Hsiao-Hsien, montant vers le ciel, quitte les rails pour surprendre, en un travelling latéral éblouissant, en noir et blanc, les caténaires en plein travail. Prévenus (le générique l’annonce), on sait que « Café Lumière » est un hommage à l’immense Yasujiro Ozu, à l’occasion du centenaire de sa naissance. Dans ces tout premiers plans, le réalisateur chinois rappelle, à sa façon, l’inoubliable ouverture ferroviaire du grand maître nippon pour son « Voyage à Kyoto ».
C’est la toute première fois qu’un cinéaste chinois filme au Japon. Mais à ressentir la fascination qu’exercent sur Hou Hsiao-Hsien les films d’Ozu, on jurerait qu’il y a passé toute sa vie… Même soin des cadrages, même plans fixes maintenus comme à l’infini, vous laissant tout le loisir, par la perfection des détails, de découvrir et s’attarder sur la profondeur du champ, l’attitude des personnages, les caractères en situation. Une pure merveille de composition.

Pour peu que l’on aime prendre son temps pour entrer plus avant au cœur d’une histoire et, partant, d’une atmosphère, il faut résolument prendre celui de suivre la jeune Yoko (fabuleuse Yo Hitoto), journaliste indépendante effectuant un reportage sur la légendaire pianiste Jiang Ewn-Ye, et rendant successivement visite à son ami Hajime, vendeur de livres d’occasion dans le gigantesque quartier périphérique de Tokyo où elle habite, ainsi qu’ à ses parents à la campagne. La suivre, donc, dans ses hésitations, espoirs et déconvenues. L’écouter parler longuement au téléphone à une amie lors de son retour de Taïwan où elle est allée voir le fiancé dont elle est enceinte, tandis que, portable collé à l’oreille, elle étend son linge sur le séchoir de son petit balcon. Long plan fixe sur ces gestes quotidiens, anodins et pourtant riches de sens, saisis sur le vif par Hou Hsiao-Hsien immobile, attentif, magistral. Ozuissime…

Yo Hitoto

Et ce père absolument muet(fantastique Nenji Kobayashi), qui ne réagit pas, mais n’en pense « visiblement pas moins lorsqu’elle lui annonce qu’elle n’épousera pas le père de l’enfant qu’elle porte . Toute l’indignation et la tristesse du monde dans ses yeux ; pas un mot ne franchissant ses lèvres.

Nenji Kobayashi et Kimiko Yo

Autant de signes, de repères, de traces laissées sur la pellicule, volontairement imprimée avec une extrême lenteur ; le long, beau et généreux temps d’Ozu, glorifié par Hou Hsiao-Hsien.

Véronique Blin