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LA REGION CHAMPAGNE - ARDENNE

AU 59e FESTIVAL D'AVIGNON

8 - 27 juillet 2005

« Caserne des pompiers »
116 rue de la Carreterie
Tél : 04 90 85 03 78


Onze ans, déjà ! Onze ans que la région la plus fertile de France en nombre de compagnies artistiques, présente en Avignon, sous l'égide de l'Office Régional Culturel de Champagne-Ardenne (ORCCA), les créations de son cru. Belle vitrine.
La région y a son lieu, depuis l'origine : « la caserne des pompiers », devenu fief au fil des ans, qui paradoxalement, jouxtant la vraie (caserne), contribue non à éteindre mais bien à « mettre le feu » aux pas des marcheurs patentés que sont les festivaliers avignonnais, grands arpenteurs culturels sous le soleil, prisonniers volontaires de ce rendez-vous désormais obligé à l'orée de la ville, près des remparts.
Elle y a aussi son but : Avignon est l'occasion calendaire unique de faire se côtoyer, pendant presque un mois, donc sur la « durée », récentes et anciennes compagnies, jeunes et moins jeunes équipes, dans une diversité de formes et de langages, afin d'échanger et se confronter aux multiples courants qui traversent la création.
Comme chaque année, cinq spectacles sont à l'affiche. Marathoniens avignonnais, à vos baskets ! Nous les prenons dans l'ordre horaire ; attention au départ !

12h30 Compagnie M.R.
VAGABONDE, de Marie Ruggeri
Mise en scène, Jacques Bourgaux
Avec Marie Rugeri, jeu et chant ; Christian Belhomme, accompagnement musical

Marie Ruggeri

D'aucuns se seraient plaints que l'heure de passage de Marie Ruggeri ne soit pas la bonne… D'autres, qu'elle aurait davantage sa place dans un cabaret que dans un théâtre… Disons-le tout net : toute heure est la bienvenue pour ce régal musical ! Pourquoi pas celle de l'apéro ?
Ce n'est pas tant que sa voix soit belle ou non ; mieux : elle est « habitée ». Par la passion du chant, c'est certain ; par celle du jeu aussi, c'est visible ; par celle des gens, surtout. Il n'est que de la voir, Marie, chercher dans la salle l'écho de ses comptines, qu'elles soient chansons légères et gaies, mélopées tristes montant de la rue ou pure poésie. Nous prenant à témoin de son voyage personnel, elle nous entraîne dans ses notes, nous invite à la suivre. Avec à ses côtés son complice attentif, Christian Belhomme, qui ponctue au piano et de sa voix en duo, les confidences ailées de cette virevoltante passagère aux multiples valises polyvalentes.
Car elle vole, Marie ! Arpenteuse infatigable de sentiers pas encore battus, elle transforme ses bagages au gré de ses trajets nomades. Entrez dans sa ronde !

14 h : Compagnie Alliage Théâtre
L'AMOUR DES MOTS, de Louis Calaferte
Mise en scène : José Renault
Avec Jean-Michel Guérin et Mélanie Faye

Le verbe « avant » le corps. Telle pourrait être la devise chère à José Renault, directeur de la Compagnie et metteur en scène de cette pièce, qui a toujours privilégié les mots avant tout travail théâtral de mise en jeu des comédiens. « Sans les mots, rien ! », dit Calaferte à l'enfant de huit ans, puis quinze, puis dix-huit, puis vingt-trois (Mélanie Faye), par le biais du précepteur (Jean-Michel Guérin) qui lui donne des cours de langage.

Cette priorité accordée au texte de l'auteur, donc au dramaturge, Renault s'en empare avec une délectation non feinte. Lui faisant même rendre son pédagogue quasi aveugle, seulement préoccupé des mots qu'il doit dispenser, au point qu'il ne « voit » pas l'élève pourtant attentif assis en face de luiCette cécité apparente du maître donne au spectateur l'occasion de se délecter tout à loisir des jeux de mots suaves du grand Calaferte. Ainsi privé, par la volonté du metteur en scène, de tout « effet » esthétique ou branché, le texte nous vient à nu, subtil, superbe.
Dans « l'Amour des mots », l'auteur déplore que tout soit raccourci, à commencer par la lune : « Plus qu'un seul quartier de lune, pleine lune ! ». La semaine, aussi, dont tous les jours deviennent petits. C'est ainsi que jeudi ou dimanche deviennent « judi » ou « danche » ! Quant aux synonymes, anagrammes, définitions et autres contrepets de son invention, jugez plutôt :
Connaissez-vous le verbe « pétatudaler » ? Sachez qu'il a deux versions possibles : « Mettre des pétunias en pot », ou bien « patauger dans l'eau »… Le synonyme de « myrtille » est « mantille », ce qu'il aussi de « Mantoue », si elle était aux « Antilles »… Et ainsi de suite, dans le désordre : maman peut-être « maman-gouste » ou « maman-teuse » ; « le fil à coudre, Philadelphie », « un bordereau, Bordeaux ; une tulipe, Toulouse ; une besace, Besançon »… « La femelle de l'escargot ? - La gargotte ? - Mais non, voyons, l'escarole ! - Il faut donc se méfier des mots, monsieur ? - Les mots sont des araignées hideuses ; quand le mot est lâché, nous sommes ses otages».

« Les mots sont des organismes complets », dit Calaferte. Mais que l'on ne s'y trompe pas ; il s'agit aussi de théâtre. Une simple lecture ne suffirait à rendre ce que l'interprétation de Jean-Michel Guérin et Mélanie Faye restitue de ce texte réjouissant, sous la houlette épurée d'un José Renault au mieux de sa forme. Et s'il fallait établir une hiérarchie des bonheurs - forcément inégaux - de cette édition 2005, c'est ici que battrait notre vrai coup de cœur.

16 h : Compagnie L'œil du tigre
ENTENDEZ-VOUS DANS LES MONTAGNES…
De Maïssa Bey
Mise en scène : Jean-Marie Lejude
Avec : sur scène et à l'écran, Fatima Aïbout et Alexis Nitzer ; à l'écran, Soizic Cossavella et Yvette Petit


photo Alain Hatat

Guerre d'Algérie. Les « Evènements », comme on les qualifiera, plus tard. Trop tard, pour Maïssa Bey, qui a six ans en 57 , lorsque son père meurt sous les coups des soldats français.
Travail de mémoire ; écriture expiatoire ; envie de savoir, de comprendre. Jean-Marie Lejude a choisi le train pour cadre de sa mise en scène dans ce voyage du souvenir. Matérialisé par des pointillés de lumière blanche au sol, encadrant de même manière l'écran sombre d'un wagon, il alterne projections d'images de fiction et réalité des corps qui se parlent sous nos yeux : un homme et une femme se font face ; l'un aurait l'âge du père de l'autre…
Fatima Aïbout et Alexis Nitzer dressent à leur manière le portrait d'une génération du silence. Prenant à leur compte l'écriture écorchée de Maïssa Bey, ils tentent chacun de s'expliquer, voire de se justifier, de part et d'autre d'un couloir ferroviaire, qui les séparera pourtant toujours…

18 h : Compagnie Pseudonymo
LE GOLEM, inspiré de l'œuvre de Gustav Meyrink
Mise en scène, conception des marionnettes et scénographie : David Girondin Moab et Muriel Trembleau.
Ecriture : Pascal Adam
Avec Gilles Debenat, Arnaud Frémont, David Geselson, Catherine Hugot, Georgios Karakantzas


photo Christophe Loiseau

Jeux de masques, de marionnettes et de lumières, impressionnants. Le travail de David Girondin Moab et Muriel Trembleau est, comme d'habitude, superbe. Mais l'enthousiasme premier s'arrête là où commence l'écriture. Car la Compagnie Pseudonymo a innové de curieuse manière : en confiant à Pascal Adam le soin d'écrire un texte sur le propos visuel qu'elle nous offre et est depuis toujours sa géniale marque de fabrique, Moab et les siens surlignent lourdement une histoire pourtant mythique - celle de cet être artificiel sans mémoire, évidé de toute identité - , dont leurs images seules auraient constitué le support idéal. Ecrit en direct, à la naissance même des images sur le plateau, la parole s'inscrivant donc « à posteriori » en elles, le récit oral de Pascal Adam, loin de nourrir le théâtre, l'encombre. Dommage !

20 h : Compagnie Delthina
LA MORT AU COIN DU BAR, de Joe Penhall
Mise en scène : Thierry Lavat
Scénographie : Emmanuel Charles
Avec Christian Loustau, Sophie Gueydon, Sandra Faure, Jauris Casanova et Gérald Maillet

photo Alain Hatat

Deuxième coup de cœur de la journée, juste avant de se quitter, bonne idée !
Ils sont tous formidables ! Texte haletant, mise en scène alerte, scénographie astucieuse, comédiens épatants, que rêver de mieux pour clore une journée riche en émotions contrastées ?
Fervent lecteur des pages « faits divers » des journaux populaires britanniques, l'auteur Joe Penhall, à l'instar d'un Mike Leigh, d'un Stephen Frears ou d'un Ken Loach pour le cinéma, nourrit ses textes de la réalité du quotidien, comme prise sur le vif, démontrant ainsi le déséquilibre de notre société, sans être jamais didactique, encore moins donneur de leçon.
En prenant pour acteurs et donc témoins de cette « crise » deux paumés de service, un tenancier de bar et sa soubrette ; en oscillant sans cesse entre la légèreté des propos et la gravité des actes engagés (en l'occurrence, des crimes), il nous fait perdre pied.
Thierry Lavat et Emmanuel Charles le servent admirablement. Par leur biais, l'angoisse le dispute sans cesse à la détente ; le rire à la peur. Le bonheur du théâtre est, quant à lui, constant.

Bonne journée !

Véronique Blin