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THE SUN (SOLNZE)
DAlexander Sokurov
Avec Issey Ogata, Kaori Momoi, Shiro Sano, Robert Dawson

Alexander Sokurov
Difficile et incroyable décision dun Empereur, jusque-là déifié. Fin 45, tandis que les Forces Alliées, Amérique en tête, sapprêtent à faire tomber les principales îles japonaises, prolongeant ainsi une guerre déjà trop meurtrière et que le chef dEtat-Major Général Douglas MacArthur le convoque dans son bureau, lEmpereur Hirohito choisit de se rendre et lance un appel solennel et déchirant à son armée et à son peuple : pour les sauver dune mort certaine, il renonce à sa divinité, en tant que 124e descendant du dieu Soleil Amaterasu et les enjoint de cesser le combat
| Troisième volet de la tétralogie que Sokurov consacre à quelques figures majeures de notre temps - dont le quatrième épisode est pour lheure tenu secret - et très lié aux deux précédents, « Moloch » sur Hitler et « Taurus » sur Lénine, ce « Soleil » irradie de mille nouveaux feux luvre déjà sublime du grand cinéaste russe. Il nest que de voir ses précédents films, documentaires comme fictions, pour savoir que Sokurov ne sembarrasse jamais de détails narratifs ou explicatifs qui alourdiraient son propos. Lillustration la plus flagrante de ce principe réside peut-être dans son éblouissant « Russian Arch » en 2002, où en une heure et demi dun seul et magistral plan-séquence, il réussit, par des mouvements de caméra ahurissants, à nous faire visiter lentièreté du Musée de lErmitage à Saint-Pétersbourg, salle après salle, racontant lhistoire de chaque tableau dans son contexte, par des saynètes successives interprétées par des comédiens, comme se répondant dune époque à lautre. Inouï. |
Issey Ogata et Kaori Momoi |
Issey Ogata et Robert Dawson |
Pour son « Soleil » daujourdhui, comment sy prend-il, sans être redondant, pour faire sentir au spectateur le dilemme qui se joue dans la tête et le cur de lEmpereur nippon ? Outre lexcellente prestation dIssey Ogata en Hirohito et celle, non moins pertinente, de Robert Dawson en MacArthur, Sokurov sest attaché, depuis le début du film, à nous montrer combien ce demi-dieu était dépendant dune tradition millénaire, le rendant depuis toujours infirme de tout geste physique simple et quotidien, dordre humain : un homme pour lui verser son thé dans sa tasse ; un autre pour lui boutonner sa chemise, lhabiller, le déshabiller, le précéder, le suivre, le coucher, le border |
| Toute sa vie, il na vu que des crânes de sujets courbés devant lui, infiniment respectueux de sa déité. Le privant, du même coup, de toute humanité. Si bien que lorsquil se retrouve face à face avec MacArthur, lequel le laisse seul un moment, il se prend à tenter, comme un enfant qui jouerait en cachette de ses parents, un geste quil na jamais fait, quil a toujours vu faire : éteindre une à une les bougies du salon avec un coupe-feu de cuivre à longue tige, en samusant comme un gosse. De même quà la fin de lentretien, alors que sa décision est prise de poser les armes et den avertir les siens, il se dirige très dignement vers la porte pour sortir, stupeur, personne pour la lui ouvre Son embarras est visible, lorsquil essaie, en vain, de tourner la poignée. Par ces simples traits, sans fioriture, Sokurov nous dessine toute son histoire. Comme cette scène, infiniment touchante, dune visite de lImpératrice, sa femme (délicieuse Kaori Momoi), dans son cabinet de travail. Lamour est là, mais la maladresse et la timidité lui barrent en quelque sorte la route. Cest court, magnifique, fulgurant. |
Robert Dawson |
Alors on comprend que MacArthur ait demandé à son gouvernement, plus tard, de ne pas le condamner en tant que « criminel de guerre », lors de son procès devant le tribunal militaire. On comprend le long chemin de cet homme pour quitter son piédestal divin. On comprend que Sokurov sy soit attaché avec tant de soin ; et quon le quitte, frappés au cur.
Véronique Blin