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ENTRETIEN A BERLIN AVEC TSAI MING LIANG
A PROPOS DE « THE WAYWARD CLOUD »

Tsai Ming Liang, Véronique Blin et Vincent Wang

InterCineTh - Quel est votre rapport exact avec l’eau, en tout cas, avec l’élément liquide, si présent dans tous vos films ?
Tsai Ming Liang
– Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est la thématique de la disparition. Aujourd’hui, on a le sentiment que les choses disparaissent de plus en plus autour de nous. Dans « Goodbye Dragon Inn », il s’agissait de la disparition d’une salle de cinéma et, partant, d’une certaine époque du cinéma aussi, ou alors, comme dans celui-ci, la disparition des vieilles chansons. De même que l’on ne prend plus le temps d’écrire ; tout va si vite, le téléphone suffit. Dans ce film, les gens ne semblent même pas se soucier du fait qu’ils manquent d’eau. Ils pallient cette lacune, pourtant vitale, en la remplaçant par du jus de fruit, en l’occurrence de pastèque. Disparition progressive aussi, du sentiment amoureux, auquel on peut substituer la notion de plaisir physique, charnel, allant jusqu’au commerce de ce dernier, dont il est question ici. En résumé, je dirai que dès que l’on est en absence de quelque-chose, on passe notre temps en recherche de ces choses qui manquent, quitte à les remplacer.

Pourtant, il me semble que votre propos est des plus clairs ici, le contraire même du négatif, du remplacement, de la disparition. L’amour, le vrai, est présent dès le début et de bout en bout : cet acteur porno qui ne peut vraiment jouir qu’avec sa bien-aimée, ne vient-il pas contredire l’idée de substitution ?
C’est tout le sens de la métaphore que je présente ici. Je crois que l’être humain ne peut décider de ses propres actions. On est comme des nuages, portés par le vent ! On se déplace vers d’autres nuages, puis en formons un nouveau ; tout cela est très aléatoire. Cette absence fondamentale de liberté de choix fait de l’humain un être paradoxal, toujours attiré vers l’autre, mais ne l’atteignant quasiment jamais. C’est du reste sans doute parce-qu’on n’y arrive pas, qu’on apprécie tant l’autre.

Sur le plan formel maintenant, quel est votre secret pour faire de chaque plan, de chaque angle de prise de vue, une véritable œuvre d’art, que seul le cinéma peut dispenser ?
C’est une forme d’acharnement, qui est le mien, précisément parce que je suis de plus en plus inquiet de l’évolution que prennent les disciplines artistiques, particulièrement le cinéma. Lorsqu’on regarde vers le passé, quand on a créé cet extraordinaire moyen d’expression, il consistait en un plan sur un train… (« L’Arrivée du train en gare de la Ciotat », des frères Lumière – ndlr -). Cela pouvait sembler être bien peu de chose, mais les gens étaient fascinés en voyant cela et l’on a commencé à se poser un tas de questions sur ce qui pouvait être « à côté » ou « ailleurs » et néanmoins visible, sensible à l’écran. Peu à peu, au lieu de persister dans les recherches sur ces interrogations-là, on a opéré une sorte de régression, de retour en arrière, alors qu’on tenait là un outil magique ! Si bien qu’aujourd’hui, on ne sait plus trop quoi faire, on a remplacé le travail sur l’image par la narration, on tourne pour vous les pages d’un livre, on vous dit comment le lire et c’est là qu’à chaque fois, je me repose la même question : s’agit-il de faire un film ou de raconter une histoire ? J’aime tellement le cinéma, je suis tellement ému par lui que c’est mon obsession première, avant de commencer à tourner : quelles images vais-je faire ? Que vont-elles suggérer ? Comment faire passer ce que je veux y mettre ?

Autrement dit, une caméra n’est pas un stylo ?
Je pense que le cinéma n’a pas été créé par quelqu’un, mais par l’univers. Il est aussi nécessaire que les nuages, que les arbres ! Lorsque vous rentrez dans une salle de cinéma, ce qui s’y passe est si extraordinaire que ça a forcément toujours existé et que ça existera toujours ! Cela peut paraître très « spirituel », mais j’y crois profondément. Le cinéma est « vital » pour l’homme. Mais bien entendu, il y a des commerçants qui ne voient en lui que l’occasion de gagner de l’argent et ça, c’est terrible, parce que ça détourne le cinéma de ce qu’il peut nous offrir. Alors, devant ce danger, quitte à passer pour un pur religieux, je crois qu’il est très important qu’il y ait un certain nombre d’anges gardiens pour préserver l’essence même du cinéma. La vie est courte, mais le cinéma sera toujours là. Bien sûr, c’est important de pouvoir trouver des financements pour faire des films, de gagner sa vie avec eux, mais le cinéma ne sera jamais fait pour imprimer des billets de banque !

Vous êtes un cinéaste chinois, de Taiwan, très adulé en France, laquelle est de plus en plus séduite par le cinéma asiatique. Comment est perçu cet art dans votre pays et quels sont vos espoirs pour demain ?
La France, qui me fait l’honneur d’apprécier mon cinéma, assure l’essentiel de mes financements, m’a décerné le titre de Chevalier des Arts et des Lettres, ce qui me touche infiniment. A Taiwan, la situation est bien différente, puisque l’essentiel de notre travail consistait, jusqu’à présent, à faire en sorte que le cinéma ne soit pas réduit à la seule fonction d’aspirateur d’argent de poche ! Désormais, nous consacrons beaucoup de temps, auprès des jeunes, à travailler sur la création. Avec mes amis, nous avons parfois le sentiment de repartir de zéro, tant la culture cinématographique a disparu de notre paysage ! Mais je sais qu’il y a matière à faire des choses formidables avec eux ; en fait, ils sont très demandeurs ! Nous sommes en train, par exemple, de monter un réseau de ciné-clubs dans les provinces et les adhérents ne manquent pas à l’appel ! Il y a vraiment « du pain sur la planche », comme vous dîtes chez vous, mais avec nos circuits de conférences, de rencontres, de débats et d’ateliers de création que nous mettons en place, l’espoir est là, en germe, et l’envie surtout, leur envie d’apprendre, de découvrir, de s’informer, d’échanger. C’est bon signe, non ?

Propos recueillis par Véronique Blin