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THE WAYWARD CLOUD (TIAN BIAN YI DUO YUN)
De Tsai-Ming-Liang
Avec Chen Shiang Chyi, Lee Kang Sheng, Lu Yi Ching
Il y eut les parois moites et embrumées des saunas de « La Rivière », où un père et son fils avaient appris à se découvrir, à se rejoindre, frôlant dautres corps dhommes, dans la pénombre humide. Puis la pluie, incessante, omniprésente dans les autres films de Tsai Ming Liang : lancinante dans « The Hole » (le trou), dégoulinant des balcons de limmeuble où un jeune homme observe pendant des heures les allées et venues de sa voisine du dessous, par un trou pratiqué dans son plafond ; pathétique dans « Goodbye Dragon Inn », où elle tombe à grosses gouttes dans les seaux épars sous le toit percé dune salle de cinéma à lagonie. On se plaisait à reconnaître dans les débordements systématiques de cet élément liquide, la signature du grand cinéaste taïwanais. Pour nous, cétait clair : les films de Tsai Ming Liang sont mouillés.
| Cest alors que survient « The Wayward Cloud », linverse exact, en tout cas apparent : ciel limpide, sécheresse absolue, plus la moindre flaque. Le manque crucial deau contraint les habitants à remplir en catastrophe auprès des services de la ville, tout contenant plastifié susceptible daccueillir des réserves, dont on garnit les frigos, les placards, les tiroirs de commodes, en en chassant visiblement toute denrée « solide » Mais à son intérêt connu pour tout ce qui traite de la disparition (de leau, des repères, des sentiments, des valeurs, dune salle de cinéma ), le cinéaste chinois ajoute un goût nouveau pour la substitution. Ainsi, lorsque leau manque, on peut la remplacer par du jus, ou du sperme, tous deux aussi source de vie Jus de fruit, ici de pastèque, rouge et généreux qui, ouvert en deux et placé entre les cuisses dune jeune femme, pour peu que lon y glisse voluptueusement les doigts, peut très bien faire office de vagin et le partenaire, sy délecter. |
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Ce qui permet à Tsai Ming Liang, sans quon ne voie jamais lombre dun sexe réel, de faire en sorte que son film ne nous parle en fait que de ça. Le sexe, la quête du plaisir, lamour, le non amour aussi. Car au-delà des bouffées dair frais et chantant quil nous offre en chemin par des séquences joyeuses de comédie musicale ombrellées de pastèques dansantes, lunivers quil dépeint condamne sans appel le milieu du cinéma porno : un acteur star du genre, amoureux par ailleurs, semploie avec vigueur à satisfaire une maison de production avide de scènes extrêmes. Sa partenaire, également payée pour feindre, ploiera finalement sous leffort et cest à une morte muée pour lheure en pantin gesticulant, quil tentera vainement de porter mille assauts. Incapable de remplir son contrat, cest dans la bouche de laimée, tapie dans lombre derrière la grille du studio, que son sexe jusqualors inutile reprendra vie, se dressera enfin avant de se défaire de son précieux contenu. Comme un appel à vivre pour de vrai, demain, sans doute. |
| Il est plusieurs manières de filmer un tel propos. Celle de Tsai Ming Liang le fait entrer tout droit dans le Panthéon des très rares cinéastes qui nutilisent la caméra ni comme un stylo, ni comme un pinceau, ni dans lespace forcément réduit dune scène de théâtre, mais comme dun outil incomparable qui leur permet, par des ellipses fantastiques, des symboles, des angles incroyables de prises de vue, datteindre par limaginaire au pays des étoiles. Alors, les légers petits nuages blancs peints à la main, apparemment si anodins, qui ornent le plafond bleu innocence de ce studio de lhorreur, suffisent à vous faire espérer. Sans le dire, évidemment, surtout sans le dire. | ![]() |
Le cinéma narratif est décidément insupportable. Tsai Ming Liang ne dit jamais rien ; il montre, il donne à voir. Tout est là.
Véronique Blin