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LAST DAYS, de Gus Van Sant
Avec Michael Pitt, Asia Argento, Lukas Haas, Scott Green, Nicole Vicius…
Scénario et dialogues : Gus Van Sant
Production : HBO Films ; Distribution : MK2
Photo : Harris Savides
Montage : Gus Van Sant


De l’effet de miroir à celui de la répétition


Son reflet dans l’eau de la cascade ; celui des arbres qui défilent sur le pare-brise de sa voiture en mouvement, ou projetés à contre-jour sur les vitres de sa propriété noyée dans la forêt : autant de signes qui inscrivent le rocker Blake (Michael Pitt, impressionnant), dans les dernières heures de sa toute jeune vie, au cœur de la sphère du dédoublement. De personnalité, de comportement ; hors champ, hors cadre. Nouvelle occasion pour Gus Van Sant, après Gerry et surtout Elephant, de remettre sur son tamis personnel et génial, l’un de ses ingrédients filmiques favoris : la théorie de la répétition. Comme une éternelle tentative de réponse à l’éternelle question qu’il se pose encore et toujours : que se passe-t-il au même instant, si l’on regarde la même scène sous un autre angle, autrement dit, si l’on adopte un autre « point de vue » ?
On a beaucoup glosé, en amont de cette dernière œuvre du grand cinéaste américain, sur le fait de savoir si Last Days était ou non une reconstitution des derniers jours du chanteur et guitariste Kurt Cobain, suicidé par overdose en avril 1994. Peu importe en vérité, car cette fiction, à l’instar de celle des deux ados paumés dans le désert de Gerry, ou des gamins auteurs du massacre de Columbine évoqués dans Elephant, met l’accent sur bien autre chose qu’un « fait divers », aussi terrifiant soit-il. Par le biais de sa caméra fureteuse, suiveuse, caméra-scalpel, Gus Van Sant tourne et retourne jusqu’au vertige les éléments d’une identique incompréhension, d’un même atterrement, soulevant la même question : qu’est-ce que ce mal-être, ce mal de vivre ? D’où vient-il ? Comme d’aucuns tournent sept fois la langue dans leur bouche avant de parler, lui invoque mille hypothèses, avec un infini luxe de détails, sans jamais prendre parti pour l’une ou l’autre.
A l’appui de cette idée, deux scènes : l’une, extérieure, au tout début du film, lorsque Blake erre longtemps dans l’immense parc qui entoure sa demeure, le dos voûté, parlant tout seul, hébété, dévalant sans aucun contrôle, le pied mal assuré, la pente abrupte qui le jette au bord du torrent en contrebas, sur la rive duquel il s’échoue finalement. On peut la voir autrement, par les indices que Van Sant sème en cours de route : Dans le brouillard psychique total et visible où il se trouve à cet instant, Blake ne trouve de vrai refuge qu’en la nature. Cette eau dont il s’asperge et s’abreuve au fond du ravin avant de s’y jeter pour nager, ce torrent tout proche, si violent, sont vivifiants, source de fraîcheur et de pureté. Ces branchages qu’il rassemble pour y mettre le feu, vont réchauffer et éclairer la nuit qu’il passe dehors ; allez savoir… La seconde scène se passe à l’intérieur : vaste demeure délabrée, non entretenue depuis longtemps, que Blake et les siens – amis et faux amis de la musique -, tous plus ou moins hagards, ont investi tel un squat. Blake dans sa cuisine, entre un bol de céréales et un bidon de lait, parce-qu’il faut bien se nourrir. Blake qui déambule, caché enfoui derrière ses cheveux gras et la barbe poussante, Blake qui titube et que l’on voit de dos pénétrer dans une autre pièce. Porte entrebaillée, rai de lumière et bruit sourd… Son amie Asia (Asia Argento), qui émerge d’un sommeil douteux, veut entrer dans la pièce, dont la porte est bloquée par le corps de Blake qui s’affaisse contre elle. Voyons la scène sous un autre angle : un peu plus tard, Van Sant plante cette fois sa caméra à l’intérieur de ce même salon, où l’on comprend l’origine du bruit sourd précédent : Blake s’écroule et lorsqu’Asia tente de pénétrer dans le salon, le corps du jeune homme fait barrage. Elle appelle ses comparses à la rescousse et tous essaient de le déplacer. C’est une autre histoire qui commence ; un autre jeu de rôles, « intérieur-extérieur » d’une pièce ou d’un bois. Changement d’ « espace », changement de temps.
Démonstration saisissante d’un savoir-faire insensé, Last Days, tout comme Elephant et les couloirs interminables de ce collège où toutes les scènes sont rejouées en sens inverse, est un tournis éblouissant.

Véronique Blin