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"BRUISSE" et "LÀ"
Deux solos pour une danseuse et un musicien
Clara Cornil et Bertrand Schacre
Compagnie « Les Décisifs »

photo Sylvain Thomas
C'est l'histoire d'une chute. De chutes successives, jamais les mêmes, toujours recommencées. Mais ce n'est pas tant l'analyse de ces pertes d'équilibre en tant que telles, de ces corps qui tombent, qui intéresse Clara Cornil, mais bien la singularité de leur chute.
Avec la complicité « active » du musicien Bertrand Schacre concentré sur son clavier d'ordinateur, qui « suit » chacun de ses moindres gestes, la danseuse fondatrice de la Compagnie « Les Décisifs » crée l'espace, le module et le troue par la seule présence de son corps qui ondule, oscille et tombe au gré de ses sensations de l'instant.
En fait, c'est plus compliqué que cela ; tentons d'être précis, pour décrire ce voyage soigneusement écrit, qui doit pourtant tout à la fragilité, presque à l'aléatoire, tant il donne l'impression ténue de ne tenir qu'à un fil… Un petit micro dissimulé dans la paume de sa main droite est le témoin sonore, discret, intime même, de toutes les vibrations, de tous les glissements, frottements et appuis générés par son corps mobile. Au « pupitre », le relayeur musicien les capte, les amplifie ou les étouffe, ouvrant ainsi, par le son, l'espace pour le mouvement.

photo Sylvain Thomas
Elle aime ça, Clara Cornil, se couler dans cette alchimie étrange qui s'instaure entre son corps et les sons qu'il émet. Elle est tout à la fois « vue » et « entendue ». A jardin, Bertrand Schacre la guette, saisissant chacune de ses pulsations, de ses respirations, pour modeler l'univers sonore qu'elles lui inspirent. Ce solo est un enchantement.
Avec « Là », qui suit « Bruisse » après une très courte pause, une fois acquise la perception de ce « corps sonore » en mouvement, le spectateur est invité à aller plus avant dans la suspension du temps, le goût de l'instant, partagé. Peu à peu, le solo initial se fait duo, le musicien lui ajoutant une dimension acoustique en l'accompagnant à la clarinette.
Cette « intrusion » d'une seconde présence physique, sans toutefois changer la donne, introduit une nouvelle dimension au ballet qui s'élabore sous nos yeux. Et débouche sur la question que Clara Cornil se pose et nous pose : « Quelle relation entre ces personnes ? Quand cela devient-il un duo ? Par quoi cela reste-t-il un solo » ?
La réponse tient certainement dans la qualité de l'écoute qu'on leur prête. Au théâtre, on le sait, chaque soir est différent, selon le public qui s'y trouve. Ici, le degré d'attention des spectateurs est sans doute encore plus déterminant pour l'intensité, la durée et la couleur du duo que Clara Cornil et Bertrand Schacre nous offrent. Car tous deux aiment être au-delà du « signifiant », lui préférant le ressenti du moment passé ensemble. Clara cite volontiers Jean-Luc Nancy, qui dit : « Être à l'écoute, c'est être en bordure du sens ». En voyant et entendant ce duo magnifique, les nôtres, de sens, sont en bien bel émoi.
Véronique Blin