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59e Festival de Cannes

BABEL

D'Alejandro Gonzales Inarritu

Avec Brad Pitt, Cate Blanchett, Gael Garcia Bernal, Adriana Barraza

Barrières

Brad Pitt

Celles des langues, des malentendus, des quiproquos, des cultures, des éducations, des religions, des découpages géopolitiques ; en un mot, toutes ces frontières qui nous séparent et nous opposent.

Soient trois histoires qui n'en font qu'une : trois pays, trois familles, trois enjeux. Seul lien entre eux : un fusil.

Maroc, Mexique, Japon ; désert maghrébin, mariage champêtre chicano en zone frontalière avec les Etats-Unis, giga pole de Tokyo. Deux jeunes frères pâtres dans l'Atlas jouent à tirer sur tout ce qui bouge avec la carabine que leur a prêté leur père, lequel l'a acheté au guide de chasse Hassan. Survient un car de touristes, cible plus amusante encore, dans les lacets qui gravissent la montagne. Le cadet blesse grièvement à l'épaule la femme d'un couple américain en vacances (Brad Pitt et Cate Blanchett), qui ont laissé leurs deux enfants sous la garde de leur nounou mexicaine Amelia (extraordinaire Adriana Barraza), dans le sud californien. Pendant ce temps, à Tokyo, l'ado sourde-muette Chieko (Rinko Kikuchi), fille d'un riche industriel nippon veuf depuis un an de son épouse suicidée et grand amateur de chasse, s'ennuie à mourir en boîtes de nuit survoltées…

C'est l'enquête juridique et policière diligentée par l'ambassade américaine au Maroc, qui remontera une étrange filière et joindra ces trois morceaux de vie, de comportements, de territoires. Car la Winchester initiale, cause de tous ces troubles, a été offerte au guide Hassan par le père de Chieko. Et aux Etats-Unis, la dévouée Amelia, contrainte de rester plus longtemps avec les petits dont elle a la charge, les emmènera avec elle au Mexique, pour assister au mariage de son fils.

Sur le podium du talent qui est le sien à décrire les désordres du monde, à narrer des destins croisés, à démontrer qu'en dépit des trésors high-tech mis au service de la communication planétaire, la compréhension entre les êtres atteint le paroxysme du lamentable, le mexicain Inarritu monte ici sur la plus haute marche. Après Amours chiennes qui le fit connaître en 2000 et 21 Grammes, tourné aux Etats-Unis et présenté l'année dernière à Cannes, son troisième film crie de nouveau l'urgence de changer les langues de bois en langue tout court, compréhensible par tous, celle de l'échange et du partage.

Fidèle à son équipe, la même depuis l'origine, du preneur de son au chef opérateur, de l'accessoiriste au musicien, il trimballe sa magistrale caravane au cœur du monde, sans jamais cependant être donneur de leçons.

Son cri dans le désert ressemble à cette scène centrale de son superbe film : Sur la piste enfumée, saturée de lumières et de bruits dans la boîte de nuit tokyoïte où la jeune Chieko tente en vain de se distraire avec quelques amis, le cinéaste fait alterner à toute vitesse décibels techno à plein tube et silence absolu, le monde muet de la japonaise. N'émergent alors de cette opacité fébrile que visages en sueur, regards hallucinés, corps embrouillés, disloqués et hachés par les éclairs tectoniques, qui lui hurlent à la face des choses qu'elle n'entend pas. Le retrait de Chieko, c'est tout l'autisme du monde, et le doigt pointé d'Inarritu sur ce chaos, l'éclatante justification de son titre.

Véronique Blin