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59e Festival de Cannes

LE CAÏMAN (IL CAIMANO)

De Nanni Moretti

Avec Silvio Orlando, Margherita Buy, Nanni Moretti

Nanni Moretti et Margherita Buy

Curieux mélange. Terrifiants parallèles entre cinéma et politique dans l'Italie (encore à l'époque) berlusconienne. Quand la fiction dépasse la réalité, voire la devance ; quand le fameux et éternel jeu de miroirs du film dans le film vous renvoie à la face de bien troublantes images (du film qui se tourne et de celui qui se joue), le spectateur, otage consentant de ce labyrinthe compliqué, y perd volontiers son latin, en l'occurrence son italien. Car une chose est certaine : on est indubitablement en train de regarder un film de Moretti.

Il est intéressant de noter que ce nouvel opus du très engagé cinéaste romain, est sorti en Italie au mois de mars, en pleine campagne électorale des législatives… Deux mois plus tard, le voyant à Cannes en sachant que Berlusconi avait perdu les élections, le virulent pamphlet du militant Moretti prit alors une ampleur, une saveur, une couleur de visionnaire.

Soit Bruno Bonomo (excellent Silvio Orlando), producteur de films « z » en pleine débâcle, tant professionnelle que privée : son couple à la dérive et son Retour de Christophe Colomb qui ne se fait pas, faute de sous, faute de tout… Survient alors une jeune scénariste qui lui remet un texte que Bruno, le lisant en diagonale hâtive et prêt à tout pour s'en sortir, prend pour un polar mafieux ; parfait pour lui. Il s'agit en fait d'un portrait vitriolé du maître absolu des medias italiens…

Ce qu'il y a de magistral dans le superbe culot de Moretti, c'est qu'il ose tout, des pirouettes les plus burlesques aux drames les plus pathétiques, sans jamais se départir d'une analyse sur le fond du plus grand sérieux. Avec, au bout du compte, cette constante : plus c'est odieux, plus c'est vrai.

Silvio Orlando

Pour preuve, cette scène centrale, magnifique, qui donne toute la mesure de l'abattement passif d'une Italie comme anesthésiée par les frasques berlusconiennes, en même temps que sa hargne rentrée, sa colère sourde, sa rage de vouloir en sortir, passer à autre chose : Bruno, enfin convaincu du gâchis de sa vie, du vide absolu où il sombre, du départ de sa femme, se précipite sur son placard et déchire, déchiquette, anéantit tous les vêtements de l'absente avec un soin méticuleux. Comme pour faire disparaître toute trace d'un passé maudit… Pour mieux rebondir ?

On ne le saura pas. Car le malin Moretti poursuit inexorablement son chemin dubitatif sur l'avenir de son pays : après avoir essayé, dans le film du film, plusieurs acteurs (dont un sosie parfait) pour jouer le rôle du « cavaliere », c'est finalement lui qui s'y colle, en nous offrant en guise de conclusion un numéro digne du Dictateur de Chaplin. Grandiose.

Véronique Blin