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17e FID-Marseille du 6 au 11 juillet 2006

Marseille, c'est «Là-bas»
Alors qu'on pourrait organiser un Salon des refusés de tous les documentaires jamais diffusés (produits sur demande des chaînes ) et citer en exemple le film de Malik Bensmaïl sur les élections en Algérie (co-produit par l'INA et So What Now) acheté par LCP et TV 5-Monde et jamais diffusé, le FID -Marseille où officient Jean-Pierre Rehm et son équipe fait partie des lieux de résistance d'où l'on ramène de tels trésors de réflexion et d'intelligence qu'on a du mal à imaginer une quelconque idée de censure ou de mise au placard que signifierait l'absence de ces documentaires de création dans nos programmes. La plongée dans le réel que proposait le 17e FIDMarseille remplissait la tête d'images nouvelles de la terre entière ou presque. Ariane Michel filme le Groenland, une expédition qui semble se contenter de filmer ce qui se présente en longeant la banquise. On arrête son souffle pour ne pas déranger l'ours polaire dans sa contemplation, les morses dans leurs ébats aquatiques et l'otarie dans sa fuite lourde et gracieuse. Ariane Michel crée un état proche de l'hypnose. Partagé ainsi avec les oiseaux et l'ours polaire, le voyage ne concerne l'homme que de très loin, alors que c'est le titre du film : Les hommes (Grand Prix de la compétition française). Pourquoi ne pas avoir laissé l'homme carrément au loin, après l'avoir isolé dans cette immensité ? Ne fallait-il pas respecter la rigueur contemplative en mouvement qui fait de ce film une œuvre ?
De façon assez semblable, il n'y a pas d'individus/d'humain(s) dans Time is working around Rotterdam de Valérie Jouve. Nous avions aimé Grand Littoral parce qu'elle avait su montrer l'habitat et la topographie d'une ville colline et la vie qui en résulte pour ses habitants. Rotterdam reconstruite après la guerre fut une sorte de ville-phare de la modernité. Valerie Jouve capte cette particularité, l'architecture coincée entre ses lignes de fuite aux couleurs d'aquarelles. Son regard de photographe domine à Rotterdam l'œil de la cinéaste et l'écrase dans l'agencement d'implacables verticales et horizontales. Il y a un monde entre ces avancées formelles et le film VHS-Khaloucha que le tunisien Nejib Belkadhi consacre à l'œuvre de Moncef Kahloucha, réalisateur de films populaires, mélange réussi de mélos égyptiens, de films de Tarzan- il crée le «Tarzan des arabes»- et rêve de western 'couscous' de son invention. Soutenu dans sa création effrénée par sa famille, ses amis et tout son quartier, il tourne, dirige, joue, produit et distribue en VHS ses films de potes qui recèlent néanmoins des trésors de vérité sur une vie de travailleur - il est peintre en bâtiment - et ses échappées belles dans le cinéma.
Un festival de documentaires est aussi une rencontre avec des hommes remarquables : Qui est ce bel homme à la peau tannée qui contestait Lénine sur la question coloniale au sein du Komintern ? Sur une photo, parmi Lénine, Gorki, Zinoviev et d'autres, il dépasse tout le monde d'une tête… photo qui lance l'enquête de Vladimir Léon, réalisateur. Le Brahmane du Komintern (Prix des Cinémas de Recherche : GNCR) rend justice à la personnalité passionnante de Manabendrah Nath Roy, qui participa à toutes les révolutions du siècle.
Le festival est lieu de rencontres : ainsi l'intérêt que M.N.Roy, ressuscité par Vladimir Léon, créa auprès de l'indien Lalit Vachani présent avec Narak Jari Hai (théâtre de rue à Delhi) permettra peut-être à Vladimir Léon de montrer ce film en Inde et de sortir l'emblématique Roy de l'oubli. On souhaiterait un effet aussi puissant pour modifier le sort du Fugitif, confiné en Iran . Le Fugitif ou les vérités de Hassan est l'histoire de David Belfield, alias Hassan…, celle de son embrigadement par la république islamique d'Iran pour éliminer l'acteur principal d'un complot contre Khomeini. Recherché comme terroriste, il quitte les USA. Des années après, il est à nouveau recherché activement, car son rôle dans Kandahar de Makhmalbaf actualise son image et rappelle son passé d'activiste…enquête revigorante de Jean-Daniel Lafond.
Les « écrans parallèles », les rétrospectives : Hartmut Bitomsky, magistral, Joaquin Jordà et Robert Morin recelaient des richesses-cinéma, permettant de redécouvrir des auteurs. La section « Be with me », la fenêtre sur le documentaire allemand, Tübingen, avec le truculent Reality shock de Stanislaw Mucha, ajoutaient des sons de cloches percutants et cocasses.
Distingués par le Grand Prix (ex-aequo) : Là-bas de Chantal Akerman et O Fim e o Principio (La fin et le début) d'Edouardo Coutinho, ces films présentent deux façons de faire des documentaires dans leur différence exemplaire : l'un, parti du petit rien, d'un cadre - caméra Robert Fenz-, d'un dispositif, mot faible pour définir le cinéma de Chantal Akerman qui se renouvelle et advient toujours. A l'opposé de cette démarche, Coutinho et ses films coups de poing sur la condition ouvrière, paysanne, humaine.
Leurs films créent l'adhésion ou la détestation, absolues.
Si le film de Chantal Akerman dit toute la difficulté de faire un film 'là-bas', de sa place et de son point de vue, elle arrive à vaincre cette difficulté par une mise à distance. C'est en travaillant sur ce mince fil de la mise à distance que Kamal Aljafari réussit son film Alsateh (Les toits) Prix son. Des travellings répétés longent les maisons éventrées, aux toitures arrachées. Mais ces ruines vidées de leurs habitants sont pleines de vie. Le regard critique et aimant de Kamal Aljafari accomplit dans sa manière de filmer un travail de deuil des lieux de sa ville, intégrée en Israël maintenant.
En somme, 120 films pour dire : Là-bas, c'est aussi chez nous.
Heike Hurst