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Dans la sélection de cette 63e édition figuraient des films de première importance pour l'Afrique noire comme pour le Maghreb. Daratt, en compétition, donc le plus exposé, a remporté le prix spécial du Jury. C'est à ce titre que son réalisateur Haroun Mahmat- Saleh a remercié Marco Müller d'avoir donné une grande visibilité à ce film tchadien. Mais Daratt ne fut pas le seul à évoquer les problèmes majeurs touchant les hommes et les femmes d' Afrique. Rêves de poussière de Laurent Salgues, ainsi que le deuxième long métrage du marocain Faouzi Bensaïdi www.what a wonderful world ont été présentés dans la section "Giornate degli autori" (Journées des Auteurs), tandis que le film algérien Rome plutôt que vous de Tariq Teguia le fut dans la section Orizzonte (Horizons).
Idrissa Ouedraogo posait dans ses films la question du libre arbitre en opposition à la soumission à la fatalité, au 'c'est écrit là-haut', si cher aux africains, maghrébins, musulmans et non musulmans. Son cinéma servait à celà, lutter pour que les hommes mettent leurs engagements et leurs rêves plus haut que l'obéissance à la tradition. Il était seul à se battre jusqu'à ce que des films comme Darsalam, Sya, le rêve du python et Abouna du même Haroun Mahmat Saleh prennent la relève. Abouna disait modestement : l'exil n'est pas une fatalité, pourquoi ne pas se contenter de ce qu'il y a en Afrique et, peut être même, y trouver un certain bonheur ? Des pères présents seraient en plus un grand cadeau à tous ces enfants abandonnés, alors qu'ils ne sont pas forcément orphelins. Avec Daratt, Haroun Mahmat-Saleh s'attaque à ce fléau des crimes d'honneur/de sang avec la vengeance comme corollaire, engendrée par les guerres civiles. A l'annonce de l'amnistie, un grand père aveugle envoie son petit-fils en ville abattre l'assassin de son père. Atim obéit, mais il sera troublé, empêché.. Troublé par l'aspect physique de son 'ennemi' : un homme diminué, privé de parole, mais un homme bon qui distribue son pain aux pauvres. La fin de Daratt surprendra, car toutes les revendications seront satisfaites sans verser de sang ! Même si la fin du film suppose qu'il y ait un aveugle et un muet, le message est clair : faites connaissance, échangez vos savoirs, ici, le jeune apprendra à faire du pain… Réglez vos différents en hommes de bonne volonté. Le film n'est pas simplet pour autant. Bâti sur une tension peu commune, il s'appuie sur des interprètes exceptionnels. Atim (Ali Bacha Barkaï) est remarquable, la photographie est de toute beauté, une épure.
Du Tchad au Burkina :
Rêves de poussière se passe aussi dans cette partie de l'Afrique où le désert n'est pas loin : dans les mines d'Essakane, dans le Sahel. La poussière jaunâtre qu'on ramasse, la poudre qui aveugle, sont la promesse de lendemains qui chantent. Ces damnés de la terre travaillent dans des mines d'or à ciel ouvert. En attendant de trouver une pépite, les hommes réduits en esclavage, car trop misérables pour vivre de leur terre ou de l'élevage, s'échinent à sortir la poussière d'or de galeries instables et menaçantes. Ils trompent l'angoisse avec des breuvages dangereux (mélange d'alcool et d'amphétamines). Laurent Salgues réussit un film poignant, où ces hommes qui ne possèdent rien, donnent une leçon de courage et de solidarité. Mocktar, que nous suivons dans le film, n'a pas oublié le regard accusateur de sa femme : il n'a pas pu sauver leur fille. Dans sa valise, il y a juste une robe qui, objet transitionnel, passera à une autre petite fille. Mocktar lui offrira la chance de partir pour étudier, à moins que ce ne soit à sa mère, la très belle Coumba (Fatou Tall-Salgues) qu'il veuille prouver quelque chose? Ce film pudique revendique la solidarité des plus démunis comme un minimum syndical obligatoire. « L'or pour lequel on est prêt à mourir part bien chez les Blancs, pourquoi pas Mariama ? »
Du Maroc déjanté à l'Algérie fantôme…
Le marocain Faouzi Bensaidi (réalisateur, scénariste et acteur) opte, après la tragédie Mille Mois -son premier long-métrage- pour une comédie déjantée sur les pouvoirs, entre autres de l'Internet: www.what a wonderful world : là aussi, la fatalité n'a qu'à aller se rhabiller. Tous les personnages, les femmes en particulier, prennent leur destin en main. Leur élan n'est pas brisé, même quand ils/elles échouent. L'important est le chemin parcouru. Ainsi sont-ils nombreux à se mettre en route. Au croisement, une femme, agent de la circulation (Nezha Rahil) leur offre une autre direction ou stoppe le trafic pour faire pleuvoir ou faire briller le soleil au-dessus de la tête de celui dont elle s'est éprise : un tueur à gages ! Voici la trame du polar à laquelle se superpose une sorte de comédie musicale. Ainsi le film évolue entre chorégraphie de gangsters à la Johnnie Too et la comédie chantée à la Jacques Demy, entre le téléphone portable qu'on loue et les entrées frauduleuses dans l'informatique pour avoir un visa pour l'émigration...un régal.
Après le Thé d'Ania, Barakat et Bled Number One, Rome plutôt que vous de Tariq Teguia, est le film qui s'attaque à l'impalpable réalité algérienne pendant la guerre civile des années 90. Il ne raconte pas une histoire comme le faisait encore Yamina Bachir-Chouikh avec Rachida. Il communique un climat. Montre la peur qui empoisonne, le contrôle insidieux des moindres faits et gestes de ses protagonistes. Révèle les sensations plutôt que des faits, mais s'attache toujours à ses jeunes acteurs, à leurs visages, à leur quotidien si innocent, à ces corps à qui l'on ne permet pas de vivre et de s'éprouver. Leur virée hors de la ville les propulse dans un cauchemar. La force avec laquelle Tariq Teguia transmet ce qu'ils vivent devant nos yeux, révèle un vrai cinéaste. Son travelling dans les rues désertes d'une banlieue assez proche d'Alger restera dans toutes les mémoires. Le temps du désir, pourvoyeur de rêves et d'énergie, n'est pas encore arrivé, mais l'envie d'un monde autre subsiste… voici la conclusion optimiste et lucide d'un pessimiste averti.
Heike Hurst