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Sacré numéro !
Pour une surprise, ç'en fut une, et de taille ! Très confidentiellement informée - par voie de circulaire papier déposée à la hâte dans les casiers en début de semaine - la presse apprit donc qu'un film « surprise », donc sans titre, ni aucune précision de section…, préalablement prévu le mardi, était déprogrammé au mercredi, à une heure bien au-delà de celle à laquelle les « lions » vont boire… Beaucoup jouèrent l'impasse ; mal leur en prit… Puisque hier soir, avec un grand sourire, la Présidente Catherine Deneuve nous annonça que cette « surprise », ce mystérieux Sanxia Haoren (Still Life), du chinois Jia Zhang-Ke méritait à ses yeux et à ceux de son Jury la récompense suprême, le fameux « Leone d'Oro », ce tant convoité « Lion d'Or »…

Jia Zhang-Ke
A croire que notre chère actrice et ses jurés n'aient rien eu d'autre à se mettre sous l'œil et la dent pour nourrir leur jugement pendant ces onze jours, que ce film arrivé in extremis, intimiste et contemplatif, réservé à mon sens à une poignée d' inconditionnels branchés « cinéma asiatique »… Sur un sujet certes d'actualité (l'enfouissement sub-aquatique de centaines de villages chinois dans la région des « Trois Gorges » pour l'édification du gigantesque barrage éponyme ), d'autres ont fait mieux (inoubliable Before the flood l'année dernière à Berlin, ou pourquoi pas Dong, du même auteur, ici même cette année…). N'ont-ils donc rien vu d'autre ?

Still Life
Il n'était que d'écouter la belle Catherine nous répondre lorsque, à l'issue du palmarès, nous lui avons demandé ce qui avait guidé ce pour le moins curieux choix du Lion d'Or, pour avoir quelques doutes sur le sérieux des délibérations qui l'ont précédé… "Nous avons appris qu'il y avait un autre film en compétition à la fin du Festival (…) Nous avons été très touchés et émus par ce film". C'est tout ce que nous saurons…
D'où cette irrépressible, désagréable et triste impression de "déjà-vu", déjà ressenti, entachant hélas trop souvent les palmarès de grands festivals aux enjeux considérables : le sentiment d'un consensus mou, ralliant finalement les suffrages autour d'un film "correct", sans plus, après des heures de probables bagarres à propos d'autres, sûrement plus importants. D'autant que Still life n'est sûrement pas le meilleur film de Jia Zhang-Ke ! The World l'année dernière à Berlin était autrement plus original et fascinant ! Une telle erreur de casting dans la distribution des Prix n'est pas sans rappeler celle de la Palme d'Or cannoise cette année : Le vent se lève n'est vraiment pas le meilleur film de Ken Loach, mais il était, en effet, urgent, d'enfin récompenser ce grand réalisateur…

Tsaï Ming-liang
Et pourtant ! Il y en eut de belles œuvres « léonisables » d'Or sur la lagune ! A commencer par le cher Tsai Ming-Liang, compatriote chinois du sus-dit, qui ne cesse décidément de nous régaler. Son Hei yanquan, dont la traduction du titre fait déjà rêver (Je ne veux pas dormir tout seul), vous tient effectivement en bel éveil de bout en bout. Ces tribulations d'un matelas usagé, abandonné puis récupéré dans les rues pauvres de Kuala Lumpur pour servir de couche provisoire, de taudis en masures, à plusieurs éclopés de la vie, à tour de rôle, sont réjouissantes à souhait. L'humour à la fois caustique et tendre de Tsai Ming-Liang pour ses personnages et situations est un pur régal. Désir en forme de certitude d'un Lion d'Or assuré; le Jury ne lui a rien donné; honte !
Et ce superbe Black Dahlia (Le Dahlia Noir) de Brian de Palma, aux senteurs épicées, qui fit la double ouverture du Festival et de la compétition, pour lui, rien non plus; re-honte !

Scarlett Johansson dans The Black Dalia
En ce qui concerne les autres Prix du Palmarès, rien à dire, si ce n'est l'excellence, à deux exceptions près toutefois : Venise fourmillait cette année de jeunes acteurs et actrices en devenir très prometteur. Qu'est-ce qui a bien pu présider à la décision d'octroyer le Prix Marcello Mastroianni, qui leur est destiné, à Isild Le Besco pour son rôle dans L'Intouchable de Benoît Jacquot? Non seulement on est en droit de se demander ce que ce catalogue touristique pour agence de voyages vers l'Inde faisait en compétition…, mais de plus, la susdite y affiche de bout en bout une seule et unique expression, immuable : celle d'un mérou en apnée et donc, en manque d'air…(et nous donc !). Mystère…

Isild Le Besco dans Intouchable
Le second "étonnement" concerne l'attribution d'un "Lion Spécial" au couple Straub/Huillet pour "leur innovation dans le langage cinématographique", sans doute pour l'ensemble de leur œuvre, puisqu'il n'est fait aucune référence particulière à Nos rencontres avec eux, cet hommage au grand poète Pavese sur les hommes et les dieux, présenté en compétition. Bien curieuse justification de récompense, bien étrange terme que celui d'"innovation" pour un travail inchangé depuis plus de quarante ans, qui consiste essentiellement à planter une caméra fixe dans un décor naturel, pour écouter des acteurs déclamer des textes certes magnifiques, mais que l'on préfèrerait - souvent - lire tranquillement dans son lit…
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Danièle Huillet
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Jean-Marie Straub
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De La mort d'Empédocle tourné à Delphes (4h30 !) à celui-ci (beaucoup plus court), en Toscane; de Othon à Antigone ou de Trop tôt, trop tard au Retour du fils prodigue - Humiliés, que l'on aime ou non le travail de Jean-Marie Straub et de Danièle Huillet, on ne peut guère dire qu'il soit "innovant" ! Il est immuable, et partant, sans visible progrès, solidement ancré dans le socle de leurs très rigides certitudes, alliées à un sens de la provocation peu commun. Deux griffes, deux pattes, une signature, la même, toujours…
Pour en finir avec l'amertume, pour ne pas dire la colère, quelle est cette manie des sélectionneurs de festivals renommés, de vouloir "à tout prix" voir "tous" les pays qu'ils jugent importants avoir au moins "un" film en compétition ? Règle absurde, qui confine au choix arbitraire plutôt qu'artistique, de films dont le seul critère d'élection est la nationalité, quand il devrait être la qualité.
Cette année à Venise, c'est l'Autriche qui en fit les frais : qu'est donc bien venu faire Fallen de Barbara Albert en compétition? Certes, il ne fut pas le seul "ratage" de la sélection, ni distingué par le jury, mais il est, à nos yeux, le fleuron d'une certaine liste noire… Ni scénario, ni personnages, ni style, ni rien… Tout juste une bluette narrant (laborieusement) les états d'âme d'une bande de filles nostalgiques des années collège, qui se retouvent, des années plus tard, à l'enterrement de leur prof préféré…
Revenons aux bonheurs ; ils furent nombreux. En lice pour les "Lions", outre les deux merveilles sus-citées (hélas non récompensées), comment ne pas se réjouir du très juste et parfaitement octroyé Lion d'Argent de la mise en scène (le plus beau Prix pour un réalisateur) à Alain Resnais pour son sublime Cœurs ? Quel régal ! Quelle beauté ! Quelle intelligence ! Une liesse fantastique nous a transportés de la première à la dernière image, astucieusement combinées entre travellings magiques et contre-plongées vertigineuses sur cette fameuse "bande à Resnais" inimitable, incomparable, inoubliable : Azéma, Arditi, Dussollier, tiercé toujours gagnant, auquel il faut adjoindre, pour l'occasion, Isabelle Carré, Laura Morante, Lambert Wilson et la voix magistrale de Claude Rich en vieillard lubrique aux monologues sulfureux, dont on ne verra que les pieds agités dépassant du lit. Tous éblouissants. Cette histoire d'agence immobilière, dont le directeur (Dussollier), s'éreinte à faire visiter des appartements qui ne conviennent jamais à sa cliente (Morante), secrètement amoureux de sa secrétaire apparemment coincée (Azéma), laquelle fait des heures sup' très "décoincées" tout en lisant la Bible, comme garde-malade chez un papy obsédé sexuel (Rich), dont le fils (Arditi) est chef barman d'un grand hôtel, réceptacle privilégié des confidences de tous les paumés de la terre (dont celles de Wilson), est une pure merveille.

Sabine Azema et Pierre Arditi dans Coeurs
Comment ne pas se réjouir aussi de l'enfin belle reconnaissance accordée par les jurés à l'extraordinaire talent d'Helen Mirren ? Elle est inouïe dans son "incarnation", trait pour trait, d'Elizabeth II d'Angleterre, dans le superbe film de Stephen Frears The Queen, dont elle a su capter le moindre geste, la moindre attitude, lors des atermoiements de ladite Reine à la mort de Diana. Certes, il s'agit là d'un rôle de composition extrême (le rêve de tout comédien), mais tout de même, quelle claque !

Helen Mirren
Un grand bravo au tchadien Mahamat-Saleh Haroun pour son très émouvant Daratt, qui a obtenu le Prix Spécial du Jury, sur la vengeance impossible, finalement détournée, d'un fils parti tuer l'assassin de son père mort lorsqu'il était petit et qui se retrouve face, en guise de meurtrier, à un homme qui lui renvoie peu à peu l'image paternelle qui lui a tant manqué. Pas la moindre sensiblerie désuète ni l'ombre d'une larme de crocodile dans cette fresque africaine très fine sur l'héritage et la transmission.

Daratt
Belle émotion que celle distillée tout au long de Nuovomondo de l'italien Emanuele Crialese, qui a reçu le Prix Révélation. L'odyssée de cette famille sicilienne très pauvre, déterminée à émigrer vers les Etats-Unis; le rappel de cette page d'Histoire méconnue relatant le début de l'immigration italienne hantée par le "rêve américain" prend toute sa force lorsque le grand bateau quitte le port du pays natal. À son bord, Charlotte Gainsbourg, qui a rejoint les émigrants, est le vibrant témoin de cette épopée.

Emanuele Crialese
Hors compétition aussi, la joie fut de multiples fois au rendez-vous de la Sélection Officielle : bel éclat de rire américain avec Meryl Streep, Anne Hathaway et Stanley Stucci dans la comédie acidulée de David Frankel The Devil wares Prada (le Diable s'habille en Prada), où la patronne volcanique d'un célèbrissime magazine de mode traite son personnel au vitriol de ses réflexions pour le moins acerbes.
Bel enthousiasme pour la Belle toujours de l'infatigable et toujours génial nonagénaire portugais Manoel de Oliveira, avec une inoubliable Bulle Ogier en lieu et place de Catherine Deneuve, qui refusa ce vibrant hommage du cinéaste à la Belle de jour de Luis Bunuel. Michel Piccoli, lui, est toujours là ; toujours éblouissant.

Bulle Ogier, Manoel de Oliveira et Michel Piccoli
Bel émoi pour The Banquet du chinois Feng Xiaogang. Drapée dans de somptueux costumes damassés et des décors à couper le souffle, cette fresque politico-médiévale sur fond d'amour et d'épée est une pure splendeur.
Belle, très belle prise de tête, le nouvel opus du grand David Lynch. Encore plus compliqué que ses précédents (Mulholand Drive et surtout Lost Highway), Inland Empire vous la fera perdre, la tête ; superbement.

David Lynch
Bel instrument que cette Flûte Enchantée aux notes savoureuses composées par le génial Kenneth Branagh. Enchanteresses, les deux heures vingt de projection aérienne, d'une légèreté absolue, suspendus que nous fûmes aux voix superbes, à la musique sublime, aux facéties nombreuses. Une envolée magique au-dessus de la lagune ; un bijou rare, à déposer dans un précieux écrin.

la flûte enchantée
Dans la section "Horizons", un grand coup de chapeau à Spike Lee pour son formidable Requiem in four acts, qui a décroché le Prix "Horizons doc.". Construit en quatre chapitres d'environ une heure chacun sur l'avant, pendant et après ouragan Katrina qui ravagea la Louisiane l'année dernière, son documentaire rigoureux est captivant, prégnant et infiniment nécessaire à la compréhension de ce drame hors du commun.
Tout comme le très émouvant Heimat-Fragments de l'allemand Edgar Reitz. Les treize heures du film initial, - qui nous avaient déjà passionnés il y a vingt ans - suivies de beaucoup d'autres tournées au fil du temps (diffusées en série-culte à la télévision), n'ont pas empêché l'auteur de cette formidable épopée familiale courant sur plusieurs générations, de nous offrir "en prime", les chutes, rushs et autres prises de vue non gardées au montage. Nouveau bonheur.

Heimat-Fragments
Oui, à quelques colères ou regrets près, ce fut un joli numéro. Un grand cru, dont on gardera longtemps en mémoire les points forts, dont le plus éloquent est la joie visible de filmer. Ce n'est pas toujours le cas à Venise, mais cette année mérite vraiment le Sceau du Lion.
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Véronique Blin