InterCineTh/Festivals
Accueil
Interviews
Portraits
Galerie
Théâtre
Cinéma
Festivals

61 e Festival d'Avignon

L'ECHANGE, de Paul Claudel
Par les Compagnons de Jeu
Production Théâtre de l'Aquarium
En coproduction avec le Festival d'Avignon
Regard : Valérie Dréville
Installations sonores et visuelles : Frédéric le Junter
Avec Julie Brochen, Fred Cacheux, Antoine Hamel, Cécile Pericone

Du 8 au 18 juillet
Relâche les 11 et 14
21h30, Cloître des Célestins

Julie Brochen

Photo Christophe Raynaud de Lage

« Rien n'est pour rien » P.Claudel

Elle « est » Marthe, Julie Brochen. Six ans après l'avoir déjà travaillé avec Jean-Pierre Vincent, elle se réapproprie le rôle et l'incarne avec une force telle qu'elle en fait le véritable socle de cette étude à quatre voix du grand Claudel sur le thème de la déchirure, du désir et de l'ennui. Quatre voix qui n'en font qu'une : celle de l'âme, écartelée.
Marthe l'épouse, soumise, laborieuse, appliquée, acharnée à la tâche. Mais aussi Marthe attentive, curieuse, ne lâchant ni des yeux, ni du cœur, son virevoltant et volage bonhomme de Louis (bondissant Antoine Hamel ).
A l'opposé d'elle, tellement encombrée de ses torchons de vaisselle et autres tabliers de cuisine que son diable de Louis Laine ne se souvient sans doute plus de ce qu'il y a dessous …, n'en a plus le désir…, son exact contraire : la sensuelle et vibrante Lechy Elbernon (piquante Cécile Péricone), appétissante comme un bonbon.

Cécile Pericone

Photo Christophe Raynaud de Lage

Enjeu de l'histoire : un « troc » aléatoire, le désir avéré du sulfureux Thomas Pollock Nageoire (Fred Cacheux) pour cette femme de devoir, cette femme de bien, qu'il échangerait volontiers, moyennant monnaie, avec celle qui partage ses douteuses habitudes de businessman. Louis en bave d'envie, Lechy se prête au jeu, Marthe est consternée…
A l'extérieur d'un logis de fortune, que l'on devine de modeste condition, où se succèdent un fil à linge suspendu entre deux arbres, un brasero où chauffe une marmite, un étrange chemin de planches branlantes, Julie Brochen et les siens plantent le décor subtil et magnifique du choix claudélien entre le bien et le mal, dans une transparence et une simplicité magistrales.
Un curieux homme/encens et ses drôles de machines à faire du son (Frédéric le Junter), ponctue ce débat horizontal - Marthe ne cesse de traverser, inquiète, l'espace de jeu de gauche à droite - de ses vibrations olfactives, visuelles et sonores.
« Est-ce que j'ai fait mal de t'aimer ? », demande Marthe à Louis ; ou, plus loin, « Je te suis connue, car je suis constante » ; ou bien encore « Ne me rejette pas, car je suis ta femme ! ». Cette interrogation constante, ce doute persistant entre la logique d'un statut, celui d'épouse, et les véritables raisons de l'être, plus discutables, Julie Brochen les pose et les fait siens avec une énergie superbe.
Le contraste est alors frappant entre cette femme rectiligne, exemplaire, et cette autre, à l'inverse, seulement habitée par ses sens, rebelle à tout chemin tracé. « Aime-moi, car je suis sans règle et sans loi ! », lance Lechy à l'adresse de Louis, désemparé, écartelé entre le devoir et l'élan, l'appât du gain en prime.
Non seulement Julie Brochen nous fait entendre et aimer infiniment le verbe de Claudel, mais elle a su, telle une funambule perchée sur ce fil à linge qui traverse son espace de part en part, ligne de mire, ligne de fuite aussi, où sèchent côte à côte vieux tapis mités et restes encore flamboyants de dentelles d'autrefois, jetés de lit blancs ajourés, travaillés à la main ; oui elle a su, Julie, le faire entrer au théâtre. Par une belle et grande porte.

Photo Pierre Demailly

« Qui sait pourquoi le vent souffle ? », dit l'auteur. Ce soir-là, en Avignon, celui qui s'engouffra dans le Cloître des Célestins n'est pas de ceux qui balayent tout sur leur passage, bien au contraire : il fixa avec force, dans le sol de sa cour, le socle d'une « lecture » claudélienne inoubliable.

Véronique Blin