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60 e Festival de Cannes

Le Bilan

CANNES 2007 - 60 ANS !

Comment va le monde ?

Depuis toujours témoin de son temps, le cinéma mondial présente à Cannes une vitrine exceptionnelle, la plus importante de la planète. Avec ses hauts et ses bas, ses sélections décevantes ou magistrales, ses folies de stars, de strass et de paillettes, son marché gigantesque et ses sections parallèles débordantes d'invention et de trouvailles (Quinzaine des Réalisateurs, Semaine Internationale de la Critique), le Festival se devait de souffler ses soixante bougies de manière inoubliable. Nous ne sommes pas près de l'oublier…

Marquée par la présence en force (et en intensité) des Etats-Unis (6 films) et de l'Europe de l'Est (5), la compétition longs métrages de l'édition sexagénaire a bouleversé la Croisette à plus d'un titre : celui de l'émotion pure, pour commencer.

Anamaria Marinca (Otilia) et Laura Vasiliu (Gabitja) dans 4 mois,3 semaines et 2 jours

Que l'on sorte en larmes - justifiées - du calvaire de cette jeune étudiante roumaine en butte au régime aveugle de Ceaucescu dans le poignant film de Cristian Mungiu 4 mois, 3 semaines et 2 jours, qui remporte la récompense suprême, ou carrément cassés par les traumatisantes et vertigineuses arabesques des skaters de Gus Van Sant dans son Paranoid Park, qui lui vaut le Prix du 60e Anniversaire, le Festival n'a cessé de nous prendre aux tripes, au très beau sens du terme.

Gabe Nevins (Alex) dans Paranoid Park

L'émergence des cinématographies « estiennes » - de tous ces pays de l'ancien bloc soviétique, encore récemment soumis aux terrifiantes limites des œuvres de propagande imposées par l'Etat, qui prennent aujourd'hui à bras le corps « leur » cinéma en mains - est une très bonne nouvelle. Car, même s'il fut projeté en tout début de Festival, 4 mois, 3 semaines et 2 jours n'a cessé, tout au long de l'édition, d'être le fil rouge et le point de repère constant au sein des discussions cannoises.

Autre bonheur venu de l'Est, Le Bannissement (Izgnanie) du russe Andreï Zviaguintsev, figure aussi au palmarès, avec le Prix d'Interprétation Masculine qui est allé à l'acteur principal, Konstantin Lavronenko, père de famille tourmenté ayant quitté la ville industrielle avec femme et enfants pour s'installer, en pleine nature, dans la maison de son père. Après le triomphe de son premier film, Le Retour, Zviaguintsev renoue avec le remords et le sentiment de culpabilité.
Que dire des autres Prix, si ce n'est que, parfaitement attribués, ils affirment la volonté précise du Jury présidé par le très radical Stephen Frears, de privilégier le cinéma d'auteur, l'œuvre artistique, au détriment de films plus conventionnels, formatés, académiques et « efficaces ».

Comment ne pas s'émerveiller, en effet, de voir le Grand Prix aller au très beau, très intense film de la japonaise Naomi Kawase, Mogari no mori, projeté le tout dernier jour de la compétition, sur le long et très lent temps du deuil, partagé entre une jeune femme ayant perdu son fils et un homme âgé, veuf inconsolable, tous deux pensionnaires d'une sorte de maison de retraite noyée dans une gigantesque forêt, qui partent ensemble, parmi les arbres, sur le chemin de la mémoire et de la réconciliation avec eux-mêmes ?

Ni s'émouvoir de regarder la toute jeune Jeon Do-Yeon recevoir, au bord des larmes, celui d'Interprétation Féminine, pour son bouleversant rôle de mère et épouse éplorée ayant perdu les siens dans des circonstances dramatiques, qui trouve un moment refuge dans la religion, avant de se révolter pour de bon, dans le film coréen de Lee Chang-dong, Secret Sunshine ?

Si l'on peut regretter que le mexicain Carlos Reygadas, pour l'inouï Lumière Silencieuse (Stellet Licht) sur une communauté mennonite au nord de Mexico, ait eu à partager le Prix du Jury avec l'iranienne Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud pour leur étonnant dessin animé Persepolis ; ou que le turco-allemand Fatih Akin ait dû se contenter du Prix du Scénario pour son sublime De l'autre côté (Auf der anderen Seite), pourquoi Julian Schnabel a-t-il semblé bouder son plaisir de recevoir le Prix de la Mise en Scène pour Le Scaphandre et le Papillon, quand il espérait la Palme, alors qu'à mon sens, ce Prix qui lui revient de plein droit, qui couronne le cinéaste davantage que le film, est la plus belle récompense dont puisse rêver un réalisateur ? Mystère…

Hors compétition, des trésors aussi. Nous en retiendrons un, en forme de gageure : le culot formidable de Thierry Frémaux et des sélectionneurs, d'avoir « osé » programmer les formidables quatorze heures trente de l'opus américain de Ken Burns et Lynn Novick sur la Seconde Guerre Mondiale. The War, Un indispensable, fondamental, passionnant documentaire, admirablement construit à partir d'images et de photos d'archives, étayées par les témoignages de vétérans, issus de quatre villes américaines.

Une somme, une expérience, un itinéraire incroyable, à suivre absolument dans son intégralité, dans sa continuité. Rares sont ceux qui le firent… Nous en fûmes !

A l'image de Cannes, qui s'apparente à bien des égards à un parcours du combattant, pour ne rien « rater », pour tout « voir » et se nourrir de cinéma pour l'année, cet « arrêt sur image »-là, pendant deux jours, fut bien plus qu'une pause : un événement historique.
C'est aussi cela, le Festival de Cannes : miroir du monde, il est le reflet de l'Histoire en marche.

Véronique Blin