« J'ai semé du millet, il a poussé de l'orge »
Nâzim Hikmet

Ecrite en prison entre 1941 et 1950, Paysages humains (1) est l'une des œuvres majeures de Nâzim Hikmet, condamné pour 'propagande communiste' à 28 ans de prison. Le plus grand poète de langue turque va finalement moisir quinze années en prison à Bursa. Nazim Hikmet, le géant aux yeux bleus (Mavi Gözlü Dev) de Biket Ilhan se concentre sur ces années de prison, parle avec affection de la personne, de ses combats, de ses amours et de ses doutes. Lui consacrer un film correspond bien à cette orientation récente dans le cinéma turc de travailler l'histoire occultée des trente dernières années.

Cette 26e édition du Festival d'Istanbul renouait avec cette tendance déjà remarquée l'année dernière où plusieurs films révélaient les séquelles du traumatisme lié au coup d'Etat du 12 septembre 80, les tortures et privations qui marquèrent une génération entière. Ainsi dans une superproduction, Zincirbozan de Atil Inac, le putsch de la Junta est passé au peigne fin : il en sort un film sur les agissements de la CIA, où généraux et gouvernants tiennent les grands rôles, alors que les jeunes apparaissent comme des pantins utilisés par des gens sans scrupule pour discréditer l'idée même d'une révolution. Plusieurs films évoquaient le putsch militaire qui isolait la Turquie sur le plan international et la plongeait dans l'obscurantisme.

Home coming (Eve Dönüs) de Ömer Ugur fait le portrait réussi d'un jeune ouvrier syndiqué, arrêté par hasard et brisé par la torture, qui doute réellement de son identité. Sibel Kekilli, découverte par Fatih Akin pour Head-on, joue sa femme qui assiste impuissante à la destruction de son mari.

International (Beynelmilel) de Sitti Süireyya Önder & Muharrem Gülmez traite cette période de manière comique (une troupe de musiciens traditionnels est convertie de force en orchestre militaire et joue par ignorance l'Internationale avec toutes les conséquences fatales). Film qui enchanta le jeune public qui l'acclamait, enthousiaste, comme presque tous les films.

Souci donc de rendre compte du passé douloureux, tentatives de parler des blessures politiques et physiques : The little Apocalypse (Küzük Kiyamet) est un film qui rend compte des blessures profondes que laisse un tremblement de terre dans la psyché des gens.
La fiction plus forte que le réel
Le deuxième grand panel politique concernait les films consacrés à la pérennité des crimes d'honneur ou des assassinats de femmes pour des crimes commis par des hommes et restés impunis : viols, violences etc.

Bliss, un film grand public -presque 700 000 entrées- conte l'histoire d'une jeune femme qui doit être exécutée pour sauver l'honneur de sa famille et de son clan. On charge un jeune, revenu du service militaire, de l'exécution. Il lui dit, saute du pont, je ne veux pas avoir ton sang sur mes mains ! Mais il l'empêche de sauter et le film démarre vraiment dans un sens moderne. Réalisé d'après un livre de Zülfü Livaneli, Bliss (Mutluluk) adapté par Abdullah Oguz, est porté par un souffle épique et d'excellents acteurs.
En revanche, le documentaire Requiem pour les femmes de Berrin Balay Tuncer n'atteint pas l'impact de cette fiction, ni la force de Dialogues dans le noir (Karanlikta Diyaloglar) de Melek Ulagay Taylan et Ulla Lemberg, documentaire qui traçait une carte géopolitique de ces crimes, perpétrés aussi à l'étranger, alors que la Turquie les condamne (à 25 ans de prison minimum) depuis 2005. Ka-mer, une association turque, permet aux femmes menacées de s'entraider, de trouver protection et assistance juridique.

Un autre documentaire sur la culture du thé (la boisson nationale) dans la région de la Mer Noire finissait par nous inquiéter sur les retombées du fameux nuage de Tchernobyl et ses conséquences néfastes sur l'organisme des hommes : un film fort sur l'absence de mesures gouvernementales et malgré tout un certain bonheur de vivre dans cette nature sauvage: Anteacipation (Bir Yudum Bekleyis) de Ilkay Nisanci.
La beauté des choses…
Un film sur l'empire ottoman du 17e mariait avec bonheur l'art des miniatures avec la conquête et une interrogation sur la représentation, l'image et ses corollaires : Waiting for Heaven (Cenneti Beklerken) de Dervis Zaim.

Mais la palme de la beauté dans ce festival revient à une manifestation annexe : l'exposition des photographies de Nuri Bilge (Ceylan), qui reçut le prix du meilleur film turc de l'année avec Climats (Iklimler) ou l'autopsie d'un couple, un film formidable que les parisiens peuvent toujours aller voir.

Mais saluons aussi le courage de Fatih Akin, qui a coproduit un formidable brûlot contre le fanatisme religieux : Takva réalisé par Özer Kiziltan, que le festival distingua en primant l'acteur principal Erkan Can.
Heike Hurst
(1) édité par François Maspéro