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60° Festival du Film

Locarno

1-11 août 2007

Sous les étoiles

Le Palmares

Dans le calendrier des festivals, Locarno se situe entre Cannes et Venise : la compétition doit présenter des premiers films, mais la section compétitive, Cinéastes du présent, se nourrit aussi de ce vivier. Donc on comprend aisément la difficulté de dénicher tous les ans des perles rares…
Pari tenu pour Capitaine Achab. Philippe Ramos repart avec le prix de la mise en scène (prix remporté pour la deuxième année consécutive par un français). Le film raconte avec l'amour du détail l'enfance du Capitaine, le réalisateur est son propre chef-décorateur et monteur. Il distord la sacro-sainte fidélité à l'œuvre en présentant l'enjeu autrement. Le mythe de la baleine blanche, « Moby Dick », est revisité. Pas d'assaut de la bête en posant en héros, la chemise ouverte : Denis Lavant, parfait en Capitaine, plonge pour se fondre en elle…et danse, avec sa prothèse de cachalot, dans une ellipse poétique, sur l'ombre de cette masse mi dieu-mi poisson.
Les films qui transmettaient un désir, une quête, créent des adhésions ou des rejets radicaux : Anthony Hopkins, l'acteur emblématique devenu réalisateur, allait faire lui aussi, avec Slipstream, l'expérience de cet accueil contrasté. Pastiche diablement roublard de Tarantino et de l'humour noir des frères Coën, son film vise à restituer le flux de l'inconscient. Il n'y arrive pas et massacre sa meilleure idée, à savoir que les films, les images, nous ont possédés comme une invasion de…body snatchers, se nourrissant de notre substance, supprimant notre singularité… Hopkins réalise un vidéo-clip aux surimpressions chic où Hannibal Lecter (1) a contaminé la représentation de la violence et tué son imagination créatrice...
Il en va tout autrement avec le film le plus radical du festival Ai No Yokan (Pressentiment d'amour) de Masahiro Kobayashi. Rigueur et mise en scène glaciale diront certains, une œuvre admirable pour d'autres, tenue à bout de bras par Makiko Watanabe et Kobayashi lui-même, car aucun acteur n'acceptait la proposition de jouer ce rôle tout en force intérieure.

Masahiro Kobayashi

Photo Marco Abram

Le jury a été conquis, puisque le film a remporté le Léopard d'Or. Auteur du brûlot Bashing, où il livrait déjà une analyse terrifiante de la société japonaise, Kobayashi présente ici le lent rapprochement de la mère d'une adolescente meurtrière et du père de sa victime. C'est saisissant de voir comment deux êtres éprouvés par le destin vont reconquérir leur dignité, se redresser et se regarder dans les yeux. Ai No Yokan est un grand film sur le Japon où une sorte d'humiliation permanente des parents semble de mise, car ce sont eux qui subissent l'opprobre plus que le ou la criminelle. (2)

Il y avait bien d'autres films qui s'imposaient par la pertinence de leur propos ou par leur beauté : La maison jaune de l'algérien Amor Hakkar restitue admirablement le deuil d'une famille et peint un portrait signifiant des habitants des Aurès, des Chaoui… Freigesprochen, de Peter Payer, adapte un roman de Hörvath, travaille avec d'excellents acteurs, crée une atmosphère de fin du monde, déçoit néanmoins formellement. Contre toute espérance de Bernard Emond réussit la peinture d'un grand amour, arrive à raconter les effets pervers de la globalisation au niveau des petites gens et trouve son langage cinéma pour le dire. Mais cette cohérence classique n'a pas convaincu le jury… Ce fut une bonne année pour tous ceux qui cherchaient un peu dans toutes les sections.

Bernard Emond

photo Marco Abram

Les films de la Piazza passent directement sous les étoiles :

Pour le 60e anniversaire, une nouvelle cabine de projection a été conçue et montée : l'ancienne a été remplacée par un modèle un tant soit peu futuriste, équipé de tous les systèmes anciens et modernes, y compris le HD-VMD, répondant ainsi à tous les paramètres du tout numérique. Ce joyau de la technologie améliorait encore la qualité de l'image et le raffinement des sons. Reste que le volume sonore n'est supportable qu'à distance… Le plus grand écran du monde conçu pour recevoir jusqu'à 7.500 spectateurs et davantage, a proposé en ouverture : Vexille, un manga de Fumihiko Sori, suivi du sublime Saraband du Maître de l'Ile de Farö, Ingmar Bergman, disparu comme Michelangelo Antonioni quelques heures avant l'ouverture du Festival.
Zabriskie Point, autre film phare d'Antonioni et Bellissima de Visconti faisaient partie de la programmation. Le Festival a ainsi réussi à présenter sur la Piazza - et dans un juste équilibre -, des œuvres cinématographiques exceptionnelles et des films grand public. Ainsi The Bourne Ultimatum de Paul Greengrass déploie avec maestria les codes du film d'espionnage, Matt Damon 'le baby face', a mué et excelle dans cette virilité sportive qui caractérise les acteurs hollywoodiens. Autre grand film de la Piazza, The Drummer de Kenneth Bi, émeut par la beauté du spectacle qu'il nous offre : entendre des batteurs 'zen' dans ce cadre unique où des parcelles de cette sonorité puissante voltigent et ne sont arrêtées par rien, c'est un événement. Des comédies choisies pour la Piazza, ne retenons que des pépites : J'ai toujours rêvé d'être un gangster de Samuel Benchetrit, avec Edouard Baer et Anna Mouglalis et le gagnant du prix du public : Death At a funeral, comédie très 'british' de Frank Oz, où toutes les personnes présentes à l'enterrement vont traverser des épreuves (très drôles pour le public) qui les élèveront au dessus de leur mesquinerie initiale. Mais Waitress d'Adrienne Shelly (3), auteur, scénariste et réalisatrice-actrice du film, avait aussi ses fans. Une histoire simple de trois copines, serveuses, racontée avec grâce, rires et détermination : le chemin d'émancipation passe ici par une sorte de génie d'invention de tartes.
La devise de Frédéric Maire, directeur du Festival, « On investit pour que les films soient les stars… » s'est vérifiée sur la Piazza, où œuvres cinématographiques et films grand public avaient été réunis.
Heike Hurst

(1) Hopkins a incarné plusieurs fois le meurtrier cannibale Hannibal Lecter : cf. Le silence des agneaux
(2) Voyons en France l'attitude de la mère d'Audry Maupin qui rendait visite à Florence Rey et avait témoigné en sa faveur. Chantal Maupin considère qu'en tant que mère, elle n'est coupable de rien… (Libé du 6/8/07) « Coupable de quoi ? »
(3) Adrienne Shelly, l'actrice culte de Hal Hartley, a été assassinée pendant la postproduction de Waitress. Andy Ostroy, son mari, a créé la Adrienne Shelly Foundation à sa mémoire et aussi pour soutenir des femmes-cinéastes.