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Cinéma du Réel

28 éme Festival International de Films Documentaires

Paris Centre Pompidou

9 au 18 mars 2007

Une autre vision du Réel ?

Le panorama de documentaires du monde entier révélait l'étendue de la crise de civilisation et de la déshumanisation à l'échelle planétaire où abondent trafics humains et violences étudiées, en particulier contre les femmes. Le trafic des corps de femmes est tellement installé dans les mœurs, a-t-on envie de dire, que l'acte de se rebeller contre la fatalité de ce destin constitue le sujet récurrent de beaucoup de films. Comment quitter leur corps-marchandise pour devenir sujet de leur histoire, c'est le fil rouge, la thématique majeure de cette sélection, une cuvée excellente...

Nous avons regardé, il n'y a pas si longtemps, les visages de vieilles coréennes sur les premières pages des journaux. Elles s'étaient réunies pour réclamer au Japon dommages et intérêts et excuses publiques. Pendant la guerre, les Japonais réquisitionnaient des jeunes filles pour les bordels de leurs soldats. Aujourd'hui, vieilles et ridées, elles demandent que ce 'travail' et que leur histoire soient reconnues.

And Thereafter II

Après avoir vu And Thereafter II , il est facile de s'imaginer que des rencontres avec des femmes ayant vécu ces histoires, ont dû préexister aux films de Ho-sup Lee. Des GIs avaient amené des jeunes coréennes aux USA. L'une est humiliée à domicile, puisque son mari ramènera d'autres filles, d'autres guerres. Elle survit grâce à son jardin et à l'amour qu'elle porte à son mari, son 'sweetheart' malgré tout. Ce film fait une place de choix à cette femme qui se refuse à être rangée dans une catégorie, qui ne veut être jugée. Elle parle de sa vie comme d'une carrière de femme d'affaires, après avoir vécu une existence de pute, arrangée par son mari. Elle se livre très peu et laisse le champ libre à une mise en scène époustouflante.

Un autre film résout brillamment cette équation impossible à théoriser : comment parler de la souffrance d'autrui et ne pas faire de l'esthétique gratuite. Kurz davor ist es passiert (C'est arrivé peu avant) de Anja Salomonowitz ( Autriche) en est la brillante démonstration. Un dispositif audacieux crée l'écoute et l'étonnement attentif, condition sine qua non pour des thèmes aussi rebattus que la prostitution forcée ou le trafic d'êtres humains. La violence insoutenable contenue dans ces sujets conditionne la mise en scène qui n'est que mise à distance et discernement.

Kurz davor ist es passiert

Jamais on n'aura raconté l'immigration clandestine et les souffrances de ces migrants, travailleurs, artistes, aspirants à la liberté, de cette façon. L'originalité de ce film maîtrisé et frais comme du papier glacé consiste à mettre dans la bouche d'hommes et de femmes les récits d'autres personnes, femmes et hommes. Des gens racontent des CV, des parcours, des trajets qui pourraient être les leurs. L'alchimie de la voix opère. Des destins qui se sont croisés reprennent vie et repassent par le filtre d'une autre subjectivité, de leurs corps et leurs visages et sont accueillis comme neufs par la compassion alerte de notre regard.

Le grand jury du Réel ne lui a donné qu'une Mention… Dommage !

Heike Hurst