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La GRAINE et le MULET, d'Abdellatif Kechiche

Avec Habib Boufares, Hafsia Herzi, Faridah Benkhetache, Abdelhamid Aktouche, Bouraouïa Marzouk, Atika Karaoui, Leila d'Issernio, Abdelkader Djeloulli, Bruno Lochet, Cyril Fabre, Alice Houri, Olivier Loustau, Sami Zitouni, Sabrina Ouazani, Mohamed Benabdeslem, Henri Rodriguez, Nadia Taouil

Slimane (Habib Boufares), sa fille Karima (Faridah Benkhetache) et sa petite-fille

photo Image.net

Après les docks, le couscous au poisson

Sur le port de Sète, au chantier naval, nombreux sont les immigrés maghrébins peu ou pas déclarés… La mondialisation galopante aidant et la main-d'œuvre occasionnelle venue des pays de l'est, voire de plus loin, encore moins chère, l'employeur de Slimane (fascinant Habib Boufares) - la soixantaine passée et trente-cinq ans de bons et loyaux services au compteur - lui fait clairement comprendre qu'il serait temps de lever le pied…
Une fois le choc passé, Slimane, peu à peu, nourrit un rêve ancien : se mettre à son compte et créer sa propre affaire, un restaurant à bord d'un vieux rafiot pourri racheté une bouchée de pain, avec une spécialité « maison », le couscous au poisson. Mais comment s'y prendre ? Ce serait compter sans « La » Famille !
Sacré Kechiche ! Quel tempérament ! Quel fabuleux directeur d'acteurs ! Après avoir abordé frontalement, en 2001, les problèmes de communication inter ethniques avec La faute à Voltaire, puis les difficultés des « jeunes de banlieue » d'une cité quelconque, en leur faisant jouer du Marivaux dans L'Esquive en 2005, qui lui valut de rafler tous les César majeurs du cru en question (meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur espoir féminin pour Sara Forestier), le voici qui nous offre, pour son troisième long-métrage, une saga familiale à couper le souffle !

Rym (Hafsia Herzi) et Slimane (Habib Boufares)

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Quelle famille, en effet, que celle de Slimane ! Sa vie est pour le moins compliquée : séparé depuis longtemps de sa femme Olfa (Sabrina Ouazani) (épatante, appétissante et chaleureuse ), il vit dans une chambre d'un hôtel du port tenu par sa maîtresse Latifa (Hatika Karaoui, étonnante) et la fille de celle-ci, Rym (époustouflante et géniale Hafsia Herzi), toute de grâce dodue, sensuelle et attachante à l'extrême, à suivre absolument). Il a laissé derrière lui trois filles et deux garçons, qui lui vouent toujours amour et respect indéfectibles. Lien immuable entre eux tous : plusieurs fois par semaine, comme d'aucuns apportent la paye, Slimane dépose dans leurs frigos respectifs les fameux poissons mulets du titre, que ses copains pêcheurs lui ont donné au port. Ainsi, s'il n'est plus maître du gîte, il assure le couvert… Le dimanche, mère et enfants se retrouvent autour de l'incomparable couscous au poisson que Olfa prépare à la perfection. Il y a toujours une grande assiette mise de côté pour Slimane ; une autre pour le pauvre…
Cette scène de repas dominical est à elle seule (il y en a beaucoup d'autres) un pur moment d'anthologie. Entre Le festin de Babette et La grande Bouffe, avec une grande goulée d'orient en plus, ses épices et saveurs olfactives qui giclent de l'écran et vous inondent, elle vous donne un appétit d'ogre qui, même si l'on vient de finir un repas, vous intime l'ordre de vous remettre à table, tant l'envie de partager cette ahurissante effervescence vous cramponne l'estomac ! On a faim ! Quelle ambiance ! Qu'Abdellatif et sa caméra à l'épaule fait tournoyer sous nos yeux, n'en perdant pas une miette, scrutant les visages, les expressions, le flot de paroles, jusqu'au vertige.

Rym (Hafsia Hersy)

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Même sentiment, même impression forte et inoubliable, lorsqu'à la fin du film, à bord du bateau pour la soirée de lancement du restaurant, Rym voulant sauver la mise (la graine du couscous salvateur a été oubliée dans le coffre de la voiture du frère aîné, envolé vers une de ses maîtresses…), fait diversion en offrant à tous les notables locaux, invités dans l'espoir d'une notoriété à venir, une bouleversante danse du ventre où elle met tout son cœur, ses tripes, sa sueur. On craint de la voir s'évanouir ; nous, on ne peut plus respirer…
Ce tourbillon restera longtemps gravé dans nos mémoires. Par l'intensité qui l'habite de bout en bout, par son enthousiasme comme par sa gravité, par le jeu inouï des acteurs, La graine et le mulet est un vrai et grand moment de bonheur cinématographique, en dépit des chagrins qu'il contient, souvent à la base d'un mieux à venir ; comme dans la vie. Du reste, à l'instar de Slimane, le vieux bateau rouillé, fatigué, du peut-être salut s'appelle La Source ; ça ne s'invente pas.

Véronique Blin