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Alexander Kluge à Venise 2007 :

Le pouvoir des sentiments

 

Alexander Kluge

Rainer Werner Fassbinder parle dans ses écrits de l’anarchie de la « fantaisie», (en français : l’imaginaire ou l’imagination), devenu depuis presque une définition de son cinéma. Alors quand Alexander Kluge réfléchit en dialecticien à l’«anarchie de/dans l’imaginaire», il retourne cette proposition et en fait un système, moteur et « usine à sentiments »  qui existerait en nous, qui nous aurait procuré des sensations et des images dès notre naissance.  En tous cas dès notre enfance on aura tous été nourri de textes, de contes, d’images, de musiques et de sons. On pourrait donc appeler ce travail étonnant d’Alexander Kluge une « Recherche.. » ou un ‘work in progress’- pour citer d’autres écrivains et penseurs prestigieux, - car Kluge est aussi écrivain-, et se pencher sur ces films-programmes de Venise, ayant comme clé en tête qu’il n’y a pas de règle de dramaturgie ou de réalisation que Kluge. Il ne respecte pas les conventions. Son originalité consiste justement à s’appuyer sur ce ‘système’, d’écouter l’association libre, la suivre dans son esprit vagabond et d’ajouter un peu de « kritische Theorie » de l’Ecole de Francfort. Kluge se définit par ailleurs comme « aide-jardinier de la théorie critique », citant abondamment Theodor Adorno et Walter Benjamin.

« Je ne dois craindre le faux dans le vrai (Ich muss das Falsche im Richtigen nicht fürchten) »

Sa devise est : partir à l’aventure sans connaître chemins de traverses, ni lieux de destination. Car, comme disaient les dadaïstes, il faut savoir « traverser une montagne avec un plan de la ville de Londres en poche » ! Mettre un maximum de chances de son côté pour rencontrer l’imprévu, assembler des éléments disparates pour ouvrir des champs de conscience subjectifs et universels. A cette fin, les films collages de Kluge associent souvent le « Kitsch et le Bauhaus », donc le plus trivial au plus élaboré. Il explique cela à propos du montage quand il met en scène, en page, en vision -dans le même document- une danseuse non professionnelle qui tourne, tourne, un peu comme un agent de la circulation qui serait devenu fou qu’il encadre par Rhythmus 21  -un Hans Richter des plus géométriques et répétitifs- pour contenir et présenter ce dérèglement de la forme. C’est ce qu’il appelle un cross-medding, c.à.d.confronter deux éléments qui –de fait- ne vont pas ensemble. Ses films en 5 programmes présents à Venise avaient en ce sens des titres évocateurs : Mein Jahrhundert, mein Tier (Mon siècle, ma bête); Das Phänomen der Oper (Le phénomène de l’opéra); Im Sturm der Zeit / Facts & Fakes (Dans l’ouragan du temps : Faits et Faux/Falsifications  ; Die poetische Kraft der Theorie (La force poétique de la théorie); Der Zauber der verdunkelten Seele (Le charme de l’âme obscurcie)…

Le tronc commun de ses films-collage serait les contes des frères Grimm,

« Qui ne croit pas aux contes, ne connaît le danger »

la littérature triviale, les roman de gare et les dessins à travers les âges, puis les grands du cinéma, des inventeurs-expérimentateurs, les frères Lumière, Méliès, Hans Richter, aux grands cinéastes des années 20, Griffith, Murnau et Fritz Lang et puis les luttes, toutes les luttes sur lesquels il y a ‘image’ : c.à.d. illustration, affiche, dessin ou actualités d’époque. Qu’ il filme à Francfort les luttes étudiantes pour empêcher la destruction des immeubles occupés ou qu’il prenne des extraits d’actualités qui relatent le sit-in pour préserver les arbres menacés par l’extension de l’aéroport Rhein-Main. Chez Kluge, aucune différence entre un papier peint qui enveloppe une savonnette et les plans ‘sacrés’ du grand cinéma. Il fait feu de toutes les images. Et quels feux : des artificiers  - feu d’artifice-, des machines -feu de Bengale- aux pompiers de N.Y. et à une image pathétique : un pompier de Tchernobyl sur le toit du réacteur endommagé… pas d’ hiérarchie d’images, pas de classement et de catégorie, pas de bonnes et de mauvaises –emprunts- d’images, emprunts aussi de ses films, de ses longs métrages Anita G.,  Les artistes sous le chapiteau perplexes, Ferdinand le radical  etc.

Un penseur, un maître dans l’agencement d’éléments hétéroclites, fabrique de la fausse actualité à partir de vraies images ou l’inverse. Un faux document sur les bateaux d’esclaves se partage la vedette avec des dessins célèbres de Dürer, de Klee et des gravures du moyen âge. Tout est dans l’agencement de ces matériaux dont le chef d’orchestre est le regard ironique et tendre –unique- de Kluge.

Pragmatique, il propose d’aller chercher le public là, où il est déjà, à savoir sur le Web. Citons, pour arrêter là les considérations sur un citoyen créateur, un grand artiste du verbe et de l’image : sa formule la plus drôle prononcée dans une des conférences de presse de Venise. Stigmatisant l’impatience des gens du cinéma et d’Hollywood en particulier, il disait, ce sont « des dinosaures condamnés à mourir de soif dans l’Internet (Die Dinosaurier von Hollywood verdursten im Internet)».

Heike Hurst