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Jean-Pierre Bodin, Christophe Frèrebeau et José Freire

Photo Pierre Demailly

Interview de Christophe Frèrebeau et de Jean-Pierre Bodin par Véronique Blin dans le cadre du «19 e Festival au village» de Brioux sur Boutonne

Véronique Blin - J'aimerais qu'à la veille de fêter le vingtième anniversaire du « festival au village » dont vous êtes l'initiateur, vous nous fassiez un rappel historique de cette belle aventure.
Christophe Frèrebeau
- Il a même vingt-cinq ans ! Puisque nous avions d'abord initié quelques spectacles pour enfants et à la suite de l'un d'entre eux autour du thème de Karl Valentin, l'idée nous est venue d'élargir l'expérience. C'est ainsi que de deux spectacles initiaux, nous sommes passés à quatre, puis à sept ; aujourd'hui, nous en accueillons cinquante !
Il s'est aussi professionnalisé, devenant peu à peu, à l'instar des vins du coin, « le » festival de théâtre de référence en région Poitou-Charentes.

Mes deux petits doigts m'ont dit que le « festival au village » était à l'origine une aventure familiale, puisque tous vos enfants et vos proches sont impliqués dans son histoire. Comment avez-vous fait pour « dépasser » ce cadre stricto sensu pour lui donner son envergure actuelle ?
Paradoxalement, ma famille n'est intervenue que depuis une petite dizaine d'années. Avant, on avait créé une association locale, qui produisait trois ou quatre spectacles par an, née de mon amour inconditionnel pour le théâtre.
Lequel amour était pourtant mal parti, puisque mes premiers souvenirs en la matière remontent à mes sept ans, lorsque mes parents m'emmenaient en juillet à Avignon, où je ne comprenais rien de ce que je voyais ! Une fois passée la période traditionnelle de rejet des ados par rapport à tout ce qui vient des « grands » ,14/18 ans environ, cet ancrage et cette mémoire ont pris le dessus et j'ai finalement accepté d'être « contaminé » ! Depuis, cet amour pour le spectacle vivant ne m'a jamais quitté.

Dîtes-nous un mot de ces « stages de répétition » pour des compagnies ou des artistes en résidence ou semi-résidence à Brioux, en amont du festival.
C'est une idée de Jean-Pierre, il y a quatre ans, qui est née de l'envie que nous avions tous de faire plus ample connaissance avec les artistes invités, de les accompagner dans leur travail, afin d'éviter de les voir débarquer un jour, jouer le soir et repartir le lendemain…
Ce « compagnonnage » artistique a, semble-t-il, porté ses fruits, puisque aujourd'hui, beaucoup de compagnies demandent à rester plus longtemps avec nous ; certaines viennent dix jours à l'avance ! N'oubliez pas que Brioux est un festival rural et que la plupart des artistes vivent chez l'habitant, le parc hôtelier étant très restreint dans l'environnement proche. Se tissent ainsi des liens d'amitié, de fidélité, qui sont, à nos yeux, e plus beau signe de notre réussite !

Vous êtes médecin, donc avec une activité très prenante… Comment trouvez-vous, sur une année, le temps de la découverte, de l'exploration et de l'envie des spectacles à engranger pour la sélection de votre festival ?
Je suis effectivement généraliste ici à Brioux, d'une famille de médecins de père en fils, puisque c'est la troisième génération qui « sévit » localement ! J'adore mon métier, qui est magnifique, que j'aime par-dessus tout. Mais en même temps que mon métier, il y a l'activité culturelle, qui m'importe tout autant. Il y a des années que j'essaye de la peaufiner, de l'améliorer. J'ai été élu cette année Président de l'Agence Régionale du Spectacle Vivant en Poitou-Charentes, ce qui est une grosse responsabilité. Il se trouve que je suis en association avec trois autres confrères et qu'effectivement, une fois par semaine, je prends du temps pour découvrir de nouveaux spectacles, aller à la rencontre de nouvelles personnes, de nouveaux artistes, avec lesquels « inventer » de nouveaux concepts, faire des projets ensemble.
Je ferai encore celà un certain nombre d'années, mais Brioux a la particularité d'avoir une relève assurée parmi les jeunes, ce qui fait qu'aujourd'hui l'ensemble de la logistique est assuré par des moins de trente ans, qui connaissent le festival par cœur depuis des années, par leur bénévolat assidu et efficace. Cela est une vraie victoire, qu'on a voulu dès le début ; c'est très réconfortant de savoir que tout ne s'arrête pas lorsqu'on arrête, soi !

Ce n'est pas très éloigné, en somme, d'une forme de thérapie : faire du bien à l'âme et au corps à travers des expériences théâtrales, musicales ou chorégraphiques est une médecine bien sympathique, non ?
Alors là, vous entrez de plain-pied dans le domaine de la thérapie culturelle, en laquelle je crois beaucoup ! En effet, surtout pour le théâtre, le spectacle vivant est l'exact reflet de nos humeurs, de nos joies, nos peines, nos émotions… Je pense qu'il peut énormément aider bon nombre d'entre nous à se retrouver, dans leur cheminement personnel.
Je pourrais vous raconter des dizaines d'histoires incroyables dans ce sens. L'année dernière, nous avions un très beau texte de Jean-Paul Wenzel, « Les coups » ; il y avait dans la salle une femme battue qui vivait une expérience dramatique. A la fin du spectacle, elle est allée voir Jean-Paul, ils ont discuté pendant une heure et demi et il m'a dit que depuis cinq ans qu'il tournait ce spectacle, il n'avait jamais eu un témoignage aussi fort . Cette année, cette dame est revenue pour nous annoncer qu'elle était « guérie » ! Ou encore, ici même, nous avons un personnage magnifique, William, poète et artiste dans l'âme, accordéoniste, que d'aucuns considèrent un peu comme l'idiot du village… Et bien notre William, mine de rien, n'en déplaise à certains jaloux, a tapé dans l'œil, avec raison, de Jacques Bonnaffé, l'un de nos artistes invités cette année, avec lequel il est tout simplement en train de répéter un spectacle en devenir ! N'est-ce pas beau, ça ?
D'autre part, nous faisons, à l'année, des chantiers de réinsertion pour chômeurs de longue durée de plus de cinquante ans. L'année dernière, Johan le Guillerm leur a fait faire un stage de montage de chapiteau. Vous n'imaginez pas la dignité que ces gens ont retrouvé, c'était vraiment formidable de les voir s'impliquer à fond dans cette entreprise, retrouver le goût de l'effort, l'envie de réussir quelque-chose .
Alors oui, au regard de toutes ces expériences, le spectacle vivant est vraiment une belle thérapie !

Jean-Pierre Bodin, en votre qualité de directeur artistique du Festival au Village, sans vouloir augurer la sélection du 20e anniversaire, peut-on savoir ce qui, en général, guide vos choix artistiques ?
Jean-Pierre Bodin
- Effectivement, il y a des choix qui s'opèrent. Comme vous l'avez dit tout-à-l'heure, j'ai rejoint l'équipe il y a quatre ans. Comment s'insérer dans un groupe déjà existant, sans tout bousculer, sans s'imposer mais en étant utile ?
Ici, on est sur un collectif de programmation, où chacun joue le rôle de sa compétence la mieux appropriée. Il ne s'agit pas de débarquer en disant il faut faire ci, ci et ça, même si, étant depuis longtemps dans le métier, j'ai effectivement un « carnet d'adresses » qui peut rendre service ! Mais l'enjeu de Brioux est ailleurs. Sa spécificité essentielle réside dans le fait de co-opter des compagnies en petite résidence locale, rurale, pour vivre un moment au même rythme que nous, partager les mêmes expériences. Pas seulement pour venir, jouer et repartir, ce qui serait du spectacle de pure consommation, mais pour inventer et faire ensemble, ce qui implique évidemment des choix de compagnies dont je sais qu'elles vont s'intégrer complètement ci et jouer le jeu, que les bénévoles vont les accueillir à bras ouverts parce-que c'est l'esprit même du festival.

Avez-vous déjà des idées précises pour l'année prochaine ?
On travaille sur deux chemins parallèles. D'une part, on a toujours dans les cartons des trésors que l'on garde, soit parce-qu'on n'a pas pu les programmer une année pour diverses raisons, soit parce-qu'on tient à ce qu'ils reviennent. D'autre part, on préserve un large temps de découverte, pour glaner à droite, à gauche, des spectacles nouveaux susceptibles de nous intéresser, jusqu'au « coup de cœur » absolu, qui peut intervenir même très tard, jusqu'à l'impression de la programmation, en mars !
Dans nos rêves les plus fous, on imagine même, dans un avenir assez proche, pouvoir constituer une véritable « troupe » de théâtre, au label du festival, qui viendrait en résidence de répétition un mois et demi à l'avance et dont la création ferait la soirée d'ouverture… Ce serait vraiment là l'aboutissement magnifique de longues années d'expérience culturelle en milieu rural !

Véronique Blin