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SHITZ, de Hannokh Levin
Mise en scène Christine Berg
Compagnie ici et maintenant théâtre
Avec Mélanie Faye, Laurent Nouzille, Vincent Parrot et Gisèle Torterolo
Les musiciens Elena Lloria Abascal, Vincent Lecrocq et Damien Roche

Caserne des pompiers à 21h30
Résa : 04 90 86 02 17

Mélanie Faye et Gisèle Torterolo
Photo Jacques Philippot

Allume la télé !

Elle nous avait prévenus, Christine Berg : depuis des années, elle rêvait de monter une comédie musicale… C'est fait, joliment fait.
La gageure primordiale de l'affaire - meneuse de théâtre oblige - fut sans doute d'éviter Broadway et ses paillettes, ou la Star'Ac et ses voix formatées, calibrées, pour privilégier le jeu des comédiens, exposer les corps plus que les chants, les fêlures plus que les tessitures.
Cela dit, la présence à vue des trois musiciens et la qualité des mélodies créées pour l'occasion par Lyonnel Borel n'ont pas grand chose à envier à certaines prestations, beaucoup plus « conventionnelles ».
« Sommes-nous donc si mauvais ? », interroge Christine Berg, après le choc reçu à la lecture de cette « comédie familiale », genre dans lequel l'auteur israélien Hanock Levin excelle. « En mettant en scène des profiteurs qui considèrent la guerre comme un mal nécessaire, exploitent sans vergogne la main- d'œuvre bon marché des territoires occupés et corrompent tous les systèmes dans lesquels ils pénètrent, Shitz met le doigt sur une profonde mutation de la société israélienne », estime-t-elle et s'emploie magnifiquement à mettre en scène.
Humour certes caustique, mais humour d'abord. Farce grotesque, élaborée autour du microcosme parfaitement représentatif de notre société humaine, le père, la mère et l'enfant (dans l'ordre Vincent Parrot, Gisèle Torterolo et Mélanie Faye, parfaits), elle relate l'ascension de l'arriviste Peltz (Laurent Nouzille), qui épouse la fille pour mieux plumer le père en lui piquant son entreprise de travaux publics. Laquelle, sous sa coupe, se met à fabriquer des tranchées militaires pour les soldats du front. Cela s'appelle s'enrichir grâce à la guerre, ou encore des « nouveaux riches »… En France, dans les années 40, on les nommait les B.O.F. (Beurre, Oeufs, Fromages), ceux qui firent fortune avec le marché noir… Autres pays, mêmes coutumes…

Mélanie Faye
Photo Jacques Philippot

« Les temps sont durs, ma fille, alors s'il te plait, planque ton cul ! », hurle la mère à sa fille, qui lui rétorque « Crève d'abord, je me marierai après ! », tandis que le père réclame « Allume la télé ! » ; charmant programme !
Dans cette atmosphère à flux tendu, où le ridicule le dispute à l'effroi, lorsque la fille se lance dans un discours philosophique sur le mariage en se trémoussant sur une musique disco, ou que le père résume les hautes valeurs de sa vision du monde au fait de « réchauffer la lunette des toilettes », le pamphlet n'est pas loin, la colère non plus, mais la tendresse aussi, qui pointe le bout de son nez, dans ce désert affectif apparent : « Le cœur, quand sera-t-il touché, le cœur ? ». Vaste question…
Entre deux chansons, deux gesticulations, deux interrogations, ponctuées par des traits d'humour fulgurants, il y a place pour la réflexion. Nul doute, on est bien chez Christine Berg. Et lorsqu'à l'issue de la pièce, le père bien malade geint du fond de son lit « Bienvenue, chair calcinée, bienvenue, entrez ! J'ai des morts en stock pour l'année prochaine ! », si le rire est jaune depuis déjà longtemps, il donne aussi l'envie de se lever et de donner un grand coup de pied dans l'hypocrisie du monde.
« Allez ! Debout là-dedans ! », hurle le père, « Si tu te dresses, le reste suivra ! ». C'est exactement cela, Shitz : au-delà de la torpeur ambiante, des petits coups bas et des grandes désillusions, cette pièce de Levin, grâce à Christine Berg et les siens, donne une furieuse envie de se mettre debout.

Véronique Blin