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Bilan de la 58° Berlinale

Morosité ambiante et style narratif omniprésent

 

 

Sally Hawkins dans Happy Go Lucky

A de rares exceptions près, parmi lesquelles le réjouissant et permanent éclat de rire de Sally Hawkins dans le très justement chanceux Happy-Go-Lucky de Mike Leigh , ainsi que la jolie fantaisie de Michel Gondry, Be Kind Rewind, en clôture non compétitive du Festival, la sélection officielle de cette 58e édition berlinoise s’est lourdement appesantie sur les malheurs du monde d’aujourd’hui, narrations, démonstrations et preuves à l’appui.

Be Kind Rewind

L’impression générale penche donc plutôt vers la déception, voire la frustration. Si Berlin reste et demeure notre favori dans la pléiade des festivals annuels, par sa rigueur, son engagement politique clair et la palette cinéphile extrêmement variée qu’il propose, toutes sections confondues, que lui prend-il de sembler soudain vouloir s’aligner sur les concepts ultra commerciaux de son aîné cannois, fastes et paillettes à la clé ? Mystère…

Shine a light

A en juger par le débarquement en ouverture des Rolling Stones au grand complet, pour présenter le somme toute mineur bien que spectaculaire Shine A Light  du pourtant immense Scorsese, sur le concert live du groupe au Beacon Theater de New-York, à l’automne 2006, à l’occasion du soixantième anniversaire de Bill Clinton ; ou par celui (débarquement) de Madonna en presque clôture, avec Filth and Wisdom sous le bras, son premier – très moyen - film en tant que réalisatrice, on semblait partis pour une grande revue de show-bizz, à la berlinoise. Mais qu’ont donc ces musiciens ou chanteurs à se prendre pour des cinéastes ?

Sans parler des écrivains chatouillés par l’envie de caméra ! C’est – hélas – le cas du cher Philippe Claudel, dont la plume géniale nous régala avec « Les âmes grises » et tant d’autres belles lignes, dont celles de « Les petites mécaniques », qui lui valut le Goncourt. La narration, superbe, c’est son truc. Mais on ne va pas au cinéma pour lire un bouquin ! Si toute la première partie de Il y a longtemps que je t’aime, son premier film, est magnifique, suspendue, troublante, qu’a-t-il eu besoin de tout décrypter, expliquer, détailler par la suite, dans un basculement incompréhensible et pesant, au cas où nous n’aurions pas compris ? Dommage, car Elsa Zylberstein et Kristin Scott Thomas, les deux sœurs de l’histoire, avaient tous leurs beaux atouts en main pour nous mener jusqu’au bout de l’envoûtement initial.

Idem pour l’autre compétiteur français, l’incomparable Robert Guédiguian, pourtant authentique cinéaste, lui. Si son immuable et superbe trio de base, Ariane Ascaride, Gérard Meylan et Jean-Pierre Darroussin nous réjouit toujours autant dans Lady Jane, quelle mouche l’a donc piqué pour lui donner cette envie de thriller plus qu’explicite, donc trop narratif, lui grâce auquel plus un coin de l’Estaque, son cher quartier nord de Marseille, ne nous échappe, personnes, couleurs et odeurs si savamment mêlées ?

In love We Trust

Même sentiment amer enfin, pour toute la seconde partie de In love we trust (Zuo You), du chinois Wang Xiaoshuai, qui a cependant décroché l’Ours d’Argent du meilleur scénario. Donc, à l’instar d’ « Il y a longtemps que je t’aime », l’écriture était sûrement bonne… Mais le film, lui, cessant soudain de dépeindre des sentiments, ce qu’il faisait très bien, se lance dans la description détaillée de faits et gestes dont nous n’avons cure et, partant, plombe tout intérêt pour le dénouement de l’intrigue (un couple divorcé confronté à la leucémie de leur enfant commun – et – unique, puisque nous sommes en Chine, que seule la greffe d’un frère ou d’une sœur peut sauver)…

 

There will be Blood

Toute déception bue, passons aux réjouissances. A commencer par l’impressionnant There will be blood, de l’américain Paul Thomas Anderson, qui rafle, à juste titre, le plus beau Prix dont puisse rêver un réalisateur : celui de la mise en scène. Avec, en prime, celui de la meilleure musique pour son comparse Jonny Greenwood. Dépassant d’au moins deux têtes tous les autres films de la sélection officielle, il aurait presque justifié une section à part, pour lui tout seul…

Revenons ensuite sur le jubilatoire Prix d’interprétation féminine, qui revient de plein droit à la virevoltante Sally Hawkins, conférant au Happy-Go-Lucky  de Leigh, par son jeu désinvolte et espiègle, toute la joie et le bonheur promis par son titre. Il faut vraiment voir cette gamine pétulante, fervente adepte de la théorie du verre à moitié plein, confrontée aux situations les plus extrêmes, ailleurs traitées sur un ton dramatique, ici métamorphosées en joyeux jeu de saute-mouton. Elle fait plaisir à voir, Sally la goulue de vie !

Reza Najie (à droite) dans Le Chant des Moineaux

Bravo au bouleversant Reza Najie pour l'équivalent masculin, dans le très touchant film iranien de Majid Majidi, Avaze Gongeshk-ha (Le chant des Moineaux), qui a fortement ému tous les festivaliers.

S.O.P de Errol Morris

Enfin, comment ne pas saluer le Jury, attribuant son Grand Prix au très dérangeant et percutant documentaire d’Errol Morris Standard Operating Procedure, pour la pertinence de son choix ? Lorsque l’on découvre que le sigle S.O.P, tranquillement apposé au tampon sur les dossiers et photos de « procédure normale », relatant les tortures et sévices divers infligés par les soldats américains en Irak sur leurs prisonniers, comment ne pas frémir ?

Des frémissements, on aurait aimé en ressentir davantage, vous l’aurez compris, et d’une autre nature que ce dramatique constat de pratiques indicibles, trop longtemps passées sous silence…

Mais un festival chasse l’autre, il y a des années avec, d’autres sans. Pour le majoritaire nombre d’éditions positives, qui nous ont transportés sur ces rives magnifiques où le cinéma existe, vive Berlin et à l’année prochaine !

 Véronique Blin