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BILAN du 61e FESTIVAL de CANNES

 

 

Certes, Sean Penn avait prévenu : le palmarès de son jury remarquerait des films « politiquement et socialement engagés », un cinéma témoin de son temps.

Certes, Entre les Murs de Laurent Cantet - qui se voit octroyée la récompense suprême, cette Palme d’Or tant convoitée que vous découvrirez en octobre en France – pouvait répondre, en partie, à cette exigence présidentielle.

Certes, mais « petite » Palme, tout de même ! Quand bon nombre de films compétiteurs à ses côtés, en auraient mérité une « grosse » !

Cela sent un peu trop le consensus mou d’un jury qui, le film étant projeté en toute fin de parcours, peut-être déjà épuisé par des querelles internes à propos d’autres œuvres, a pu se « rassembler » autour de cette fresque scolaire de très bon aloi.

 

Entre les murs

A commencer par le géant Clint ! A quoi correspond au juste ce « lot de consolation », cette sorte de fourre-tout visant à dédouaner le Festival des hontes passées à n’avoir su reconnaître en lui l’immense cinéaste qu’il est, ce « Prix du 61e Festival », ex-aequo avec Catherine Deneuve, le félicitant pour « l’ensemble de son œuvre » ? Tu parles, Charles ! Alors qu’on espérait tant le voir – enfin ! - sur la plus haute marche du podium cannois, son sublime Echange en bandoulière triomphale ! Ce n’est pas une grosse Palme qu’il méritait, Eastwood, mais une Enorme ! Du reste, il n’a pas jugé utile de se déplacer pour aller le chercher, son bonbon. Bien fait !

Ce n’est pas tant le sujet de son film qui bouleverse – une femme, superbe Angelina Jolie, dont le fils a été enlevé, se voit restituer un enfant qui n’est pas le sien, le renie, est prise pour folle et enfermée, afin de préserver la suprématie supposée infaillible  de la gente policière -, mais quelle mise en scène !

 

Angelina Jolie dans L'Echange

D’autres que lui méritaient sans doute une meilleure place au palmarès, mais, plus grave, quatre de nos favoris n’y figurent pas du tout ! : Valse avec Bashir, de l’israélien Ari Folman, Serbis, du philippin Brillante Mendoza, Two Lovers, de l’américain James Gray et La frontière de l’aube, de notre cher Philippe Garrel.

On retiendra de « Valse avec Bashir » la formidable adéquation entre le dessin et l’Histoire, jusqu’au mimétisme presque dérangeant tant il est puissant ; la musique omniprésente et fantastique de Max Richter, telle un personnage à part entière ; la force du propos, jusqu’au vertige.

Valse avec Bashir

Le rôle principal de « Serbis » est tenu par un escalier : celui de ce cinéma porno à la dérive, crasseux, comme abandonné, où se côtoient et se croisent toutes les misères du monde. Les espoirs, aussi. En un monde meilleur ?…

Il est vrai que « Two lovers » ne rentrait pas vraiment dans le schéma décisionnel pré-établi par le Président Sean Penn… Mais quel talent que celui du jeune James Gray pour décrire les arcanes du sentiment amoureux ! L’histoire de cet homme qui hésite entre l’union « arrangée » par des parents soucieux de son avenir, avec une jeune femme « bien sous tous rapports » et la pulsion intime qui le propulse irrésistiblement vers les bras de sa délurée voisine de palier, si elle est loin d’un quelconque engagement politique ou social, vous prend aux tripes avec délice !

Two lowers

Enfin, quel bonheur de retrouver la signature superbe de ceux qui ne changent pas ! Au risque certain de passer pour nostalgiques de temps anciens, où le cinéma brut nous régalait la rétine, comment ne pas s’émouvoir de revoir le noir et blanc inouï du grand Philippe Garrel, de la lumière unique qu’il projette sur ses personnages, de son refus acharné de céder un pouce à l’ère du téléphone portable, quant les lettres manuscrites sont porteuses de tant de plus belles promesses? Sa « frontière de l’aube », même grise, ouvre sur un bien joli matin…

Louis Garrel et Laura Smet dans la frontière de l'aube

Déception donc, en forme d’absence, multipliée par quatre.

 

Passons aux réjouissances : bravo pour le Prix de la mise en scène, décerné au cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan (qui nous avait déjà réjouis avec Uzak en 2003 et Climats en 2006), pour Les trois singes (üz Maymun). C’est, à notre sens, la plus belle récompense dont puisse rêver un réalisateur,  puisqu’elle s’adresse à l’homme (ou à la femme) davantage qu’au film. Distinction bien méritée en effet (même si Clint aussi…), pour la construction remarquable de cette histoire de famille tendue à l’extrême, où les non-dits le disputent aux mensonges, lesquels masquent des secrets parfois trop lourds à porter…. Le tout sous les nuages bas d’un ciel en colère, qui fait écho aux atermoiements d’une femme qui doute et ne sait plus qui croire. Impressionnant.

Les trois singes

La « Caméra d’Or » remise à l’anglais Steve McQueen pour son poignant Hunger nous met également en joie, quoique le terme soit sans doute peu approprié à ce tableau macabre des sévices subis et échangés entre geôliers et prisonniers politiques de l’IRA , dans l’Irlande du nord de 1981… Voilà un film qui n’a pas peur de dire ni de montrer, de tourner une page d’Histoire dont beaucoup, avant de le voir, ignoraient le contenu. Une sacrée gifle en pleine figure.

Hunger

Mais le vrai grand bonheur de cette 61e édition fut de voir attribuer le Prix « Un Certain Regard », section chérie du Festival, à un petit bijou venu d’ailleurs, tourné au fin fond du Kazakhstan, dans l’univers désolé et splendide de cette fontière improbable, invisible entre Sibérie et Mongolie, par le kazakh Sergey Dvortsevoy : Tulpan, prénom d’une jeune bergère à marier qu’on ne verra jamais, mais qui ne veut pas du marin Asa aux oreilles – très, trop – décollées à son goût, lequel ne rêve que d’elle. Une pure merveille de délicatesse, de chaleur humaine, de drolerie et d’humour salvateur, concoctée avec une foule de détails passionnants sur la vie de ces familles nomades, qui se déplacent au gré des saisons et des pâturages pour leurs bêtes.

 

Tulpan

Projeté en toute fin de quinzaine, ce film vint à point nommé clôturer, réchauffer en toute beauté un Festival plutôt frisquet (pour la météo). Cela tombait bien, on avait raté le feu d’artifice d’ouverture, tiré en grand secret d’une colline lointaine… Nous qui étions habitués à le voir de la plage ! On l’a eu tout de même, en plein désert de Gobi !

 

Véronique Blin