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 UN CONTE de NOËL

D’Arnaud Desplechin  

Avec Catherine Deneuve, Jean-Paul Roussillon, Mathieu Amalric, Emmanuelle Devos, Chiara Mastroianni, Melvil Poupaud, Anne Consigny, Hippolyte Girardot, Laurent Capelluto, Emile Berling, Thomas et Clément Obled

Compétition, Lundi 19 mai

 

Deuil(s)

 

Mathieu Amalric

Mille manières de parler du deuil. Tout autant de le vivre. Pour le « montrer », nombreux sont les cinéastes à s’y être essayés… Arnaud Desplechin se jette à corps et cœur perdus sur le thème, toutes mélancolie et colère « visibles ». Son « point de vue » sur la question est  ici – au moins – quintuple ; retenons en trois.

La mort d’un enfant. Postulat de départ du film, il fut le premier-né, s’appelait Joseph et ne vécut que sept ans, par défaut de greffe de moelle osseuse compatible… Des années plus tard, la famille Vuillard, réunie au grand grand complet à l’occasion de Noël, entend la déclaration de non amour du père, Abel, (magistral et fabuleux Jean-Paul Roussillon) pour ce petit et la fierté qu’il en ressent… Ce rejet initial sera la trace, le point de départ et le fil rouge que l’on suivra tout au long des deux heures et vingt-trois minutes de cette saga familiale complexe et passionnante.

Jean-Paul Roussillon et Catherine Deneuve
Le non amour d’une mère. Junon, épouse d’Abel (toujours éblouissante Catherine Deneuve), n’aime pas Henri, le cadet (formidable Mathieu Amalric), conçu pour « remplacer » Joseph, combler le vide créé par le départ prématuré du premier, en dépit du lien étroit qui l’unit à sa fille aînée, Elizabeth (troublante et géniale Anne Consigny) et de la tendresse amusée qu’elle voue au benjamin facétieux Yvan (Melvil Poupaud).

Mais peut-on aimer un enfant « sparadrap » ? Un fils qui en rappelle un autre, qui n’est plus là ? Desplechin pose la question, se garde bien d’y répondre, mais « s’arrange » tout de même pour dédouaner Junon d’un poids sans doute trop lourd à porter… Ce « droit de réserve » du réalisateur ajoute au trouble qui s’installe et perdure.

Le «  rachat » du fils. Junon a la même maladie que Joseph. Seule une greffe de moelle osseuse pourrait la sauver… Le « donneur » éventuellement compatible doit être un membre de sa famille… Tous les enfants et petits-enfants – le jeune Paul, fils d’Elizabeth (Emile Berling), ainsi que les petits Basile et Baptiste (ahurissants Thomas et Clément Obled), fils d’Yvan et de Sylvia (Chiara Mastroianni) - font des tests. Seuls Paul  et Henri font l’affaire… Paul est trop jeune, c’est Henri qui s’y colle…

Du coup, les liens se resserrent. Peu à peu, les querelles anciennes, les rancoeurs enfouies, les jalousies tenaces s’estompent. Elizabeth, qui avait décidé de rayer son frère de sa vie, s’en rapproche ; Junon, étonnée d’un tel geste, s’interroge ; quant à Abel, qui a toujours eu pour cet enfant de raccroc une tendresse particulière, il jubile.

 Ainsi, par la façon unique dont Desplechin s’approche de chacun d’entre eux, s’attarde sur chacune de leurs dérives, de leurs incertitudes, de leurs chagrins, le deuil devient pluriel et peut enfin se vivre.

Anne Consigny et Emmanuelle Devos

Ponctué par les facéties des deux gamins d’Yvan, qui font les imbéciles lorsque tout est grave, ou par le regard ironique, juste et amusé de Faunia, la nouvelle conquête d’Henri (fantastique Emmanuelle Devos), témoin extérieur et précieux qui regarde cette famille initialement déchirée se recomposer, ce rendez-vous de Noël a quelque chose d’universel et de sacré.

Noël, symbole de naissance, s’il en est. Pourtant, c’est la mort qui se conjugue ici à tous les temps. D’aucuns parlent parfois d’une « bonne » mort, ou d’une « belle » mort. Celle-ci mène indiscutablement à une « renaissance ».

Arnaud Desplechin nous a prévenus : il s’agit d’un conte. Dieu, que son conte est joli !

 

Véronique Blin