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D’abord, on ne voit que le reflet de son visage en gros plan dans le miroir de la salle de bains. L’homme grimace ; on entend l’eau couler dans le lavabo. La caméra descend sur ses mains, qu’il y plonge, délicatement ; on comprend alors les rictus de douleur : chaque première phalange de chacun de ses doigts est ensanglantée, au niveau de l’os. Coup de poing rouge au fond de la vasque. Celui qui serre les dents, là-haut dans la glace, est visiblement habitué à en donner…
Puis il s’habille, méticuleusement, en civil, propre sur lui. Il rejoint son emploi matinal, retrouve ses collègues et endosse avec eux, au vestiaire, l’uniforme bleu sombre d’un gardien de prison… Il n’a pas dit un mot. Bientôt, les coups vont (re)pleuvoir…
Voilà sans doute le vrai sujet du premier long métrage du britannique Steve McQueen , en course pour la Caméra d’Or : l’application, à la lettre, d’une « règle », quelle qu’elle soit, sans états d’âme, ni tenir le moindre compte de l’ éventuel « facteur humain ».

Ici, la règle est carcérale et le surveillant Raymond Lohan (impassible Stuart Graham), particulièrement zélé. En 1981, dans le quartier réservé aux prisonniers de l’IRA de la prison de Maze, en Irlande du nord, la « grève des couvertures et de l’hygiène » fait rage, les détenus de ce secteur revendiquant haut et fort leur statut politique et refusant de porter les mêmes vêtements que les « Droit Commun» … Badigeonnant de leurs excréments les murs pourtant neufs de leurs cellules ; utilisant les vestiges décomposés des repas non consommés – pour cause de grève de la faim – comme pâte à papier sur laquelle griffonner les messages « intra muros » vers les autres détenus, ils font valoir leur « condition », refusant d’être banalisés.
Entre le gardien Lohan, le jeune Davey Gillen (Brian Milligan) ou le « meneur » Bobby Sands (Michael Fassbender), nulle notion de victime, de martyr ou de héros : tous, chacun à leur niveau, sont logés à la même enseigne. Il s’agit de démontrer, fût-ce par la force, la puissance d’un engagement, ou d’une obéissance. Raymond Lohan, à force de coups donnés, recevra une balle dans la tête et Bobby Sands ira jusqu’au bout de son chemin contestataire, en offrant définitivement son corps en pâture à la faim…

Cette utilisation du corps/pouvoir comme ultime arme de révolte, habite ce premier long métrage poignant de Steve McQueen de bout en bout. Le poing ensanglanté du gardien torse nu et impassible lors de sa toilette matinale, tout comme ces corps nus des mutins politiques, à peine vêtus d’une couverture qu’ils jetteront ensuite, mettent tous repères moraux à nu, eux aussi. Pris à la gorge, aux trippes, à notre tour, on en viendrait presque à se demander ce qu’ils font sur nous, nos vêtements…
Véronique Blin