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19e édition du FID Marseille

2 -7 juillet 2008

« Les noces entre le documentaire et la fiction » JPRehm

Dans Acéphale de Patrick Deval, un des films de la programmation « Zanzibar » (1), un homme se pend à une branche, s'équilibrant de ses bras et de ses pieds, comme font les enfants. D'un seul coup, de longs fils d'un filet invisible se déploient, commencent à le retenir, quand il veut lâcher prise. Il n'arrive plus à se dégager et va finir stéréotypées bien ancrées dans l'inconscient collectif. Creton, c'est frais comme l'étoffe du même nom, au féminin.
Ainsi, le même mouvement d'immobilisation symbolique visualisée par Deval (section Zanzibar) coexiste dans la sélection, confronté au réel de la violence du combat avec la bête dans L'heure du berger.

D'autres violences sans fin avaient trouvé un dispositif sobre et juste pour leur évocation-célébration . Parlons de Khiam 2000 - 2007 , de Khalil Joreige & Joana Hadjithomas, avec l'évocation de ce camp terrible du Sud Liban, détruit en 2006 par les bombardements. Six personnes racontent leur calvaire et leur résistance, née du plus grand dénuement. Quand les auteurs les font témoigner encore une fois, des années plus tard, le camp détruit et l'occupant parti, leurs visages accusent la lassitude et la dureté de leur vie au présent. A Khiam, d'innombrables personnes ont péri dans le plus grand secret. Les témoignages de ces survivants sont d'autant plus indispensables pour montrer comment l'envie de vie se construit dans l'épreuve.
Nos lieux interdits de Leila Kilani raconte des faits assez semblables sur les camps de Hassan II. Les tentatives des familles de revenir sur cette violence subie et le silence imposé révèlent jusqu'à quel point la terreur a été intériorisée et non dite. Leur retour à la vie et à la parole n'en est que plus méritoire.

D'autres correspondances éclatent au fil des images. Entre Bab Sebta (Porte de Ceuta) de Pedro Pinho et Frederico Lobo et l'admirable Lettre à la prison de Marc Scialom, il y a comme une rencontre profonde, les « noces de la fiction avec le documentaire »... Entre le constat amer des carences dans l'accueil des migrants -des personnages inoubliables qui nous expliquent enfin le pourquoi et le comment de ce va-et-vient entre l'Afrique toujours pas sortie du colonialisme et les pays mères maquerelles de cette incessante traite - et le racisme latent épinglé par le film de Marc Scialom, qui reste incontestablement le plus beau film de cette édition. Les correspondances et parallèles avec les malheurs des migrants actuels sautaient aux yeux. Une oeuvre d'une maîtrise rare. Il y a une telle beauté dans les plans, un tel talent pour raconter le destin de ces jeunes gens à jamais meurtris, sans paroles, et qui s'incarnent
parce que Scialom compte sur la force symbolique des images. Ce film a été tourné et abandonné, il y a 39 ans ! Pourquoi ? Personne n'en voulait, dit Marc Scialom. Trace de l'immigration maghrébine, interrogation et témoignage de la vie ouvrière et vade-mecum de l'apprentissage de la solitude du paria, faisons tout pour faire connaître ce film dans sa forme originale !

Les films proposés dans la section « Fenêtre sur l'Allemagne », ouverte depuis quelques années entre le FID-Marseille et Les Journées du cinéma français de Tübingen, auraient pu figurer dans la section Zanzibar, et se joindre ainsi aux francs-tireurs d'un cinéma d'auteur sans complexes. L'incontournable séquence de Fassbinder (extrait du film collectif) l'Allemagne en automne posait la question de l'obéissance et de l'autorité, tout comme celle du statut du couple, de l'individu et de la famille, tout en stigmatisant la dépendance affective, la lâcheté, le manque de courage civique. Der grosse, graublaue Vogel de Thomas Schamoni, librement inspiré des Illuminations de Rimbaud, proposait une farce truculente, un James Bond avant l'heure et un pastiche des films de gangsters très relevé, où un certain nombre des futurs cinéastes du Jeune Cinéma Allemand s'éclatent à jouer les bandits. Le chef opérateur du film, le seul à travailler, est exécuté en premier. Sur fond de guerre froide et d'espionnage industriel, il y a là un film « nouvelle vague » d'une accroché comme une bête, butin de chasse, dans son hamac involontaire, tissé tellement serré qu'il ne trouvera plus jamais ni repos, ni liberté. Le nouveau film de Pierre Creton L'heure du berger s'attarde sur une araignée qui prend lentement une mouche dans sa toile. Elle tisse sa trame et après avoir bien ficelé la bête remuante, elle la réduit petit à petit au silence. Ce n'est pas du Cronenberg c'est juste le nouveau film de Pierre Creton, ce vacher philosophe qui récidivedans le genre animalier et qui obtint le Grand Prix de la compétition française. L'heure du berger, c'est celle de l'apéro, le moment de la pause et de l'amour. Quelle oeuvre singulière que la sienne ! Dans Secteur 545 , Pierre Creton caresse une vache qui ira à l'abattoir... A nous de découvrir où va la vache et pourquoi il la caresse si longuement. Son cinéma renouvelle le film rural et réforme en même temps les idées reçues sur la campagne, à l'opposé des films de Raymond Depardon (dont La vie moderne serait le dernier volet de sa trilogie consacrée à ses origines et à la mémoire de son père). Depardon travaille aussi ce creuset, mais il insiste sur l'aspect immuable du monde paysan, disant en somme : regardez bien, car je vous montre un monde en voie de disparition ! Alors que chez Creton, c'est le renouveau sensuel et amoureux de ce même cinéma, dont les sujets nous inciteraient plutôt à nous laisser aller à des pensées grande originalité. Cette tendance libertaire fut encouragée, soutenue, produite et distribuée par le Filmverlag der Autoren, coopérative autogérée, qui s'autoanalyse avec humour dans Gegenschuss (contrechamp) de Wessely et Laurens Straub.

Cette mise en abîme de thèmes majeurs de notre monde contemporain rejoint finalement le film qui emporta le Grand Prix du Jury international : Must read after my Death(A lire après ma mort), de Morgan Dews : Film du petit-fils sur sa grand mère, qui traversa le drame si ordinaire d'un mariage avec un homme volage, avec beaucoup de naissances à assumer et pas l'ombre d'un Womens Lib ou de l'anti-psychiatrie à l'horizon. Epopée de la modernité et des techniques de communication, (super 8, magnétophone et home-movies), ce film est une plongée hallucinante dans l'Amérique des sixties, celle d'une Sylvia Plath, sacrifiée sur l'autel du conformisme : domaine si bien couvert par l'oeuvre-vidéo de Robert Kramer, une rétrospective présentée par Keja-Ho et Erika Kramer, complétée par le regard singulier de Jean-Pierre Gorin sur l'Amérique.

Heike Hurst

(1) Zanzibar : groupe informel de 68, gravitant autour de Philippe Garrel, Jacky Raynal, Zouzou, Patrick Deval, Daniel Pommereulle
et d'autres, auquel le FID proposait des projections et une tribune.