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36e Festival international du film de la Rochelle
(27 juin-7 juillet 2008)

Faut-il encore le rappeler ? La Rochelle est un Festival sans compétition, où l'on transmet la passion du cinéma de générations en générations et de cinématographies en cinématographies. Cinéma sans frontières, cinéma des familles : entre cette contradiction, le cosmopolite et l'international, le public et le privé, jusqu'à l'intime, Prune Engler et Sylvie Pras ont concocté un programme qui fait la part belle à la découverte. Même si des grands noms sont là avec des hommages consistants, il y a dans chaque hommage la perle, le film retrouvé : Erich von Stroheim avec cette Queen Kelly inachevée mais culottée (l'orpheline jette sa culotte à la tête de l'officier, alors qu'elle défile avec des Sœurs), où Gloria Swanson, la star du film, engloutit sa fortune personnelle ; Josef von Sternberg avec ses premiers films inconnus à part Les damnés de l'océan.

Marlene Dietrich

Pour la nuit blanche, qui clôt le Festival avec un petit déjeuner sur le port, Sternberg se taille la part du lion, car c'est toute une nuit de films avec Marlene Dietrich de L'ange bleu et L'impératrice rouge à Blonde Venus et Rancho Notorious…De Nicolas Ray qui complète la liste des géants hollywoodiens si européens, dont le stupéfiant In a lonely place (Le violent) confirme encore une fois que le meilleur du système hollywoodien a bel et bien existé : la maîtrise de la mise en scène, des acteurs sublimes (Bogart et Graham), des dialogues percutants, un scénario où s'installe une tension peu commune, bref, une merveille alors que les décors sont en carton, les paysages des images projetées et que cela se voit.

« Einfachnurgehen, bis ans Ende der Welt » (marcher, marcher jusqu'au bout du monde), citation prise dans le film de Werner Herzog où un des plus grands alpinistes du monde et un cinéaste de l'extrême comparent leurs goûts pour la montagne et la marche. A la fin de l'année, Werner Herzog sera à Beaubourg avec une rétrospective complète. La Rochelle donnait un avant-goût de l'événement en montrant ses films emblématiques comme Aguirre ou la colère de Dieu, Fitzcarraldo et Kaspar Hauser , qui seront aussi distribués et édités en DVD par Carlotta en copies neuves.

Klaus Kinski dans Aguirre ou la colère de Dieu

Des découvertes tous azimuts, il y en a toujours eu, mais alors que le Festival regardait souvent vers l'Est, Prune Engler et Sylvie Pras révèlent les cinémas du Nord : On se souvient du sublime film norvégien où le personnage héroïque, voulant échapper à l'occupant (en skis), s'était emmuré dans une grotte de glace, espérant un sauvetage près de la frontière. Aveuglé par le soleil, il lançait des boules de neige pour deviner l'inclinaison des sols et les distances.… Les pays scandinaves sont aussi à l'origine du 7e Art. En l'occurrence, cette année, c'est la Finlande et les trésors de sa Cinémathèque qui furent mis en valeur, notamment Retour de flamme, de Serge Bromberg.

En Belgique, la notoriété pourtant bien installée des frères Dardenne ou de Lucas Belvaux n'a pas occulté la riche diversité des jeunes auteurs : Joachim Lafosse, Bouli Lanners, Martine Doyen, Olivier Smolders et trois délurés infatigables gag-men, dont une femme : Fiona Gordon, Dominique Abel et Bruno Romy ont récidivé après Iceberg, avec Rumba (sortie début septembre).

L'iceberg de Dominique Abel, Fiona Gordon et Bruno Romy

Quand on travaille le privé, l'intime, le lien avec le monde en général s'établit sans peine : lorsque le photographe et réalisateur Raymond Depardon, invité d'honneur du Festival, fait parler un paysan, ce sont les problèmes de tout le monde rural qui surgissent. Enfant, il avait compris qu'une « vache malade, c'était plus grave qu'un accident du fils de la maison ! ». "Filmer, c'est chercher à savoir", dit-il. N'y retourne-t-il pas souvent, chez lui, justement pour savoir si c'est toujours le cas ?

De fait, comment Depardon a-t-il tourné La vie moderne, dernier volet de sa trilogie sur les paysans : Profils paysans : l'approche, 2001 ; Quoi de neuf au Garet ? suivi de Profils paysans : le quotidien, 2005 ; La vie moderne, 2007… (sortie en octobre)? Il raconte que ça se passe toujours de la même façon : on prend le petit déjeuner à six heures du matin, le verre de rouge à 11, on pose des questions et au bout de plusieurs années on entend ceci : « Comment, à votre âge vous êtes encore photographe ? Et vous avez encore cet appareil pas très pratique ? ». Fort heureusement pour lui et pour nous, son Leica, il l'a toujours. Sa valise, en revanche, avec l'ordinateur et toutes les données a disparu dans le train qui l'amenait à La Rochelle...

Claudine Nougaret fait le son de ses films depuis 21 ans. Elle raconte que tous ces paysans étaient très irrités de la voir porter la perche. « Une femme avec la perche, non, on va vous aider ! » Depardon ajoute qu'une fois, il n'arrivait plus à suivre un paysan octogénaire sur la lande, que celui-ci lui prit le pied de sa caméra 35 et la lui porta ! Et ça se termine avec un pragmatique « il faut en rester là ». (1)

Raymond Depardon

« C'est un homme ou une femme qui a fait ce film ? »
Danielle Arbid est fière de cette question relative à son cinéma, posée lors d'une autre circonstance, qu'elle donna en exemple pour le définir. Elle aime brouiller les pistes, créer des interrogations. Subtiles et raffinées, ses questions n'évitent ni la franchise, ni la violence. Avec Danielle Arbid, nous sommes dans un autre registre et dans un autre monde. Tentée par le risque qu'elle aimerait prendre chaque fois, attirée par des thèmes auxquels elle s'affronte avec plaisir, chacun de ses films s'enrichit d'une problématique nouvelle. Dans Un homme perdu , elle s'est elle-même sentie ces deux hommes à la fois, l'homme oriental en quête de lui-même, l'homme occidental en quête de l'autre. Au risque de se perdre, autre sujet dont elle parle avec force dans Les champs de bataille, son film le plus autobiographique.

Un homme perdu de Danielle Arbid

A La Rochelle, son oeuvre documentaire a enrichi ses films de fiction et vice versa. Jamais fixée ni enfermée dans un genre, rencontrer Danielle Arbid, c'est rencontrer une femme libre. Libre mais nourrie par la famille qu'elle a pourtant fui en quittant le Liban très jeune. Ses Conversations privées, révélé et primé à Locarno, le disent en direct. Ses tantes parlent sans s'arrêter. La vie, la politique, tout y passe. Mais ce n'est pas aussi simple, évidemment : dans son univers, elle se dédouble. Homme, femme, quelle importance ! a-t-on envie de dire en s'inspirant de la Truite de Losey. « Homo, hétéro, quelle importance, c'est sexuel ! » Sur ce thème elle projetait à la Rochelle This smell of sex, à déguster allongé. Très espiègle, elle combinait des outrances verbales avec des images plutôt bon enfant. Avec Danielle Arbid, c'est toujours la surprise.

« Vous savez François, c'est une journée comme une autre », disait François Truffaut à J.F. Stévenin.

Evoquer la tribu Stévenin, c'est une plongée surprenante dans la famille : la famille réelle et puis la famille de cinéma. On ne sait pas laquelle contamine l'autre, de quel berceau tout cela est parti. En tous cas pour Salomé, l'extraordinaire interprète de Douches froides (Cordier), ça a commencé quand elle avait trois ans avec Peaux de vaches (Patricia Mazuy). Elle se souvient d'une balançoire et que « l'ambiance me(la) terrifiait …». Sagamore et Salomé Stévenin assurent : « ce n'est pas pour faire comme notre père, mais il y avait une envie de vibrer sur les mêmes choses ». Et puis il y a Claire, la mère de tous ces enfants comédiens, actrice dans Mischka « les épaules solides », c'est elle, dit Thierry Méranger : « drapée de l'élégance modeste de celles auxquelles on doit tout ».

Jean-François Stevenin

Jean-François Stévenin, auteur du Passe montagne en 1976, de Double Messieurs en 1986 et de Mischka en 2002, a impliqué dans ses films un visage récurrent, un acteur qui l'épaule et lui donne la réplique. Visage cassé à la Belmondo, corps d'athlète, Yves Afonso incarne ce double que tout acteur craint et espère, ou Jean-Paul Roussillon qui donne de la chair et du sens à chaque plan. Voici la famille d'acteurs qui est l'autre famille récurrente des films de Jean-François Stévenin.

Raymond Depardon exposait des grandes photos à l'Arsenal, un ancien marché couvert transformé en salle d'exposition : des images cadrées à la perfection, où le travail sur le tirage des couleurs était admirable : ces bleus délavés des volets d'une maison ordinaire, cette petite place bordée de platanes magnifie l'ordinaire et nous renvoie au regard du photographe et à un certain amour pour la géographie, toujours humaine. N'oublions pas que Depardon est chargé de la mission de répertorier toutes les régions et d'inaugurer ainsi un grand journal en photographies. La Rochelle, c'est aussi cela.

Heike Hurst

(1) Un « gros livre en noir et blanc et en couleurs » en préparation au Seuil (5500 livres de commandés dès l'annonce) reprendra les étapes essentielles du parcours de Raymond Depardon et « montrera notre longue approche » dixit l'artiste, artisan du travail bien fait.