InterCineTh.com
Accueil
Interviews
Portraits
Galerie
Théâtre
Cinéma
Festivals

51e DOK Leipzig (Festival International du documentaire et du cinéma d’animation)

27 octobre-2 novembre 2008

A l’image de Berlin et de Cannes, les grands festivals créent leur pépinière de talents du futur, en l’occurrence le directeur de DOK Leipzig, Claas Danielsen et les rédacteurs Inge Classen et Udo Bremer (ZDF / 3 Sat ) ont lancé une initiative commune autour du thème « Ma vie en sécurité ». Sur 250 propositions reçues, 3 projets ont été retenus.  Le  4e film accepté et achevé en un temps record a été programmé au festival et diffusé sur 3 Sat immédiatement après la clôture du 51e DOK Leipzig: Geschichten vom Essen (Des histoires autour du manger) de Hans Dieter Grabe sont une compilation pas ordinaire de plusieurs récits, extraits de films déjà diffusés de l’auteur.

 

C’est un film de Noël, un conte de Noël pas ordinaire, une réflexion sur la nourriture dans des situations extrêmes : un homme, victime d’ Hiroshima, est menacé de mort s’il se permettait de manger à sa faim. Un survivant des camps, Mendel (son histoire avait déjà alimenté deux films de Grabe : Le 2e voyage de Mendel Schainfeld en Allemagne et Mendel vit) n’arrive pas à se pardonner d’avoir mangé le pain de son compagnon mort dans la nuit. Il ne se pardonne pas le geste de le lui avoir pris. Le seul récit joyeux dans ce film est celui de l’auteur qui se souvient d’avoir mangé les meilleurs ‘Hefeklösse’ de sa vie : leur maison avait brûlé, mais ils étaient tous en vie et les boules en pâte levée étaient encore chaudes !

 

Ainsi on réalise la diversité de sensations et d’émotions qui alimentent nos souvenirs et tous ces films qui s’en nourrissent dans tous les sens du terme ! Pizza Be Auschwitz de Moshe Zimmerman accompagne Danny Chanoch, un homme âgé, beau comme Gary Cooper, dans son projet fou de passer une nuit dans les baraques où il était enfermé, enfant. Chanoch a survécu à 5 camps, à une marche de la mort, à trois infarctus. Son voyage (il rend visite aux cinq camps en cinq jours ), c’est  une nécessité pour lui : sa fille qui l’accompagne et le conduit s’en plaint ; son fils plus à l’écart prie beaucoup pour tenir. Mais Chanoch raconte volontiers son parcours : avec les 150 Marks obtenus pour chacun des 44 mois passés dans les camps, donc « riche », il partira en Amérique. Aujourd’hui sa fierté est de faire connaître les combattants juifs (ils étaient un million et demi) dans les armées des Alliés, de leur donner un lieu de mémoire et travailler à réunir les archives.

 

Avi Mograbi, qui était aussi à Leipzig avec Z 32 , dit de lui : « eh bien ce n’est sûrement pas le meilleur film de la terre, mais c’est un film fort sur un homme exceptionnel ». En effet, comment imaginer démarche plus contradictoire que celle de Chanoch et celle de Mograbi. L’un tient par le passé surmonté, l’autre se farcit le présent « insurmontable » : car, comment rendre compte de l’enfer où l’on envoie les jeunes de Tsahal ? Comment vivre avec ce qu’on a vécu, et comment le raconter aux autres ? Mograbi réussit un film de ‘chambre’, tourné dans sa salle de séjour, qui parle à la terre entière et surtout à l’ennemi qui n’en est pas un pour lui. C’est un film-ami des palestiniens que réalise Mograbi. Valse avec Bachir réussit aussi ce challenge à sa façon. Autant de films, autant de démarches différentes...

 

Un documentaire remarquable va peut-être encore plus loin dans l’histoire intime et les plaies jamais refermées: Felix Moeller réfléchit dans Harlan-Im Schatten von Jud Süss (A l’ombre du Juif Süss) aux effets pervers d’une ascendance. Il réunit tous les membres de la famille Harlan et travaille en profondeur toujours la même question : comment vivre en sachant que la famille et le nom sont entachés. Toutes et tous ne vivent pas de la même façon les effets liés à la honte d’être parent ou descendant du cinéaste officiel du IIIe Reich et auteur de films de propagande, parmi lesquels le film antisémite Juif Süss. Thomas Harlan est incontestablement le cas le plus intéressant : violemment opposé à son père et à la justice allemande qui n’arrive pas à le condamner dans ses deux procès consécutifs, il coupe tous les liens et le désigne comme celui qui aurait le mieux aiguisé le couteau (1) qui mènera à Auschwitz et à toutes les horreurs du nazisme. Christiane Harlan, nièce du réalisateur et femme de Stanley Kubrick ne le voit pas autrement. Elle « confesse » à Kubrick de quelle famille elle fait partie, quand elle le présente à ses parents. Kubrick boit un grand verre de Whisky et l’y accompagne. Et elle dit que la famille n’a rien fait pour soutenir Thomas dans sa lutte solitaire. Un document bouleversant.

 

Leipzig a réuni tous ces matériaux filmiques sur tous les supports qui existent maintenant pour nous conter l’Histoire et comment le cinéma rend compte de tant de destins . Der Tag (Le jour) , de Uli M. Schueppel , nous fait participer aux derniers instants de gens qui meurent ou ont disparu dans des accidents : une parente qui s’éteint, une personne fauchée à un carrefour, des exemples multiples jamais pareils sont travaillés par l’image et le son. Il en sort une symphonie de la vie et comme paradoxe ultime la révélation de la beauté de l’existence. Car la vie continue, invaincue, toujours.

 

Peu de films étaient faits de notre quotidien, parlaient d’ici et de maintenant ,exception faite de Hochburg der Sünde (Haut lieu du péché) de Thomas Lauterbach (Goldene Taube) ,où une mise en scène du mythe de Médee est renouvelée et offerte aux regards et à l’interprétation de femmes turques, comédiennes novices qui nous ont donné peut-être les sensations les plus fortes de ce festival en hurlant, entre autres choses, « Du Erbärmlicher » (Toi, Misérable...) en allemand et en turc. Merci à Aysel, femme exceptionnelle, qui portera toujours son foulard et qui questionne le monde du théâtre avec ses convictions et ses croyances inébranlables. Merci à elle et à ses consoeurs si actives dans la transmission de leurs combats, seul moment dans cette pléthore de films qui reliait le passé qui ne finit pas de nous hanter à un présent réel et difficile. On fera aussi ce compliment au film énergique et bien mené de Christiane Büchner : PereStroika : reconstruction d’un appartement, fruit d’une enquête solide et d’une cohabitation répétée à St. Petersbourg, qui nous révèle un monde nouveau d’agents immobiliers, de femmes irrésistibles et de gens attachés à leurs chambres de 5 à 15 mètres carrés dont ils sont propriétaires... C’est curieux, mais les films primés : René de Helena Trestikova, El Olvido de Heddy Honigmann et Goleshovo de Ilian et Metodi Metev, grand vainqueur dans plusieurs catégories, n’ont pas atteint ce degré d’émotion.

 

Il n’en reste pas moins vrai que les festivals de documentaires demeurent l’une des rares occasions de nous montrer qu’il est possible de surmonter les divisions dans nos sociétés et de nous ouvrir l’esprit, quand le monde qui nous entoure reste cadenassé, en dépit de toutes les déclarations de principe.

 

Heike Hurst

1. DOK Leipzig : ... Dokumentar-und Animationsfilm

2.  « der Nicht-Antisemit -Veit Harlan- war der beste Wetzer des Messers... » Thomas Harlan