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Chacun cherche sa place…
Comme dit le Philosophe Ernst Bloch dans ‘Le principe espérance’, tout le monde cherche son point d’ancrage, sa place, son‘Heimat’. (1) Tous croient posséder cet endroit, alors que l’important, ce n’est pas le but, ni la destination du voyage, c’est le désir qu’on y met et les chemins qu’on emprunte pour y arriver. La taupe (2) creuse bien d’innombrables galeries, la vie, elle ne la rencontre pas au bout, mais sur les chemins qu’elle invente sous terre.
A Locarno, où 372 films ont été projetés, les paroles : « Je cherche ma place » n’ont évidemment jamais été clairement prononcées. Et pourtant, c’est le diamant noir qui brûlait dans tous les cœurs et qui s’avéra introuvable dans la plupart des cas.
Le film März (Händl, Klaus) dépeint des moments, des fulgurances, des intuitions, des affrontements de trois jeunes gens qui renoncent à cette recherche d’une voie, qui décident de s’arrêter brutalement. Les ami(e)s, les parents découvrent à leur mort inexpliquée, brutale (asphyxie dans une voiture soigneusement calfeutrée) : ils n’avaient rien vu venir. Le film part à la recherche d’éléments d’analyse de cette mort atroce qui les prive d’explications et d’apaisement pour toujours. Porte-voix du deuil de tout un village, le cinéaste avance des pions, recrée l’atmosphère étouffante d’un bourg pris dans ses bons sentiments et son manque de générosité. Récompensé par le prix de la meilleure première œuvre des deux compétitions (compétition internationale et Cinéastes du présent), le film saisit des moments de stupeur, de violence domestique. Le père d’un des suicidés pleure dans la forêt en nous tournant le dos. Le réalisateur Händl, Klaus (3) a su créer des plans muets éloquents. Son chef-opérateur Gerald Kerkletz les a captés avec un sens raffiné des ombres et des lumières. La région où se passe ce drame est d’ailleurs emblématique de l’ancrage du Festival de Locarno. Le Tyrol a été allemand, autrichien, italien et ses habitants parlent une sorte de dialecte allemand qui nécessiterait un sous-titrage en allemand pour être compris par le plus grand nombre. Ce Festival a la politesse des langues, le sens de donner la parole à toutes et à tous. Qu’il garde cette spécificité si précieuse, signe d’une ouverture sur le monde dont on devrait davantage faire état en Europe.

März
En revanche, Beko, la personne au centre du film mexicain Parque via de Enrique Rivero a trouvé sa place et paie cette sécurité avec une totale inexistence. Menacé d’expulsion de son paradis aride (une maison vide), il va tout faire pour se retrouver en prison, cadre aussi sécurisant, quoique encore plus destructeur : mais il est prêt à tout pour ne pas affronter la vie et le dehors. (Léopard d’Or) Formidable mise en scène d’une solitude, irrécupérable pour le commerce des hommes.

Parque via
Retour en Suisse où Lionel Baier avec Un autre homme saisit avec humour le plan de carrière d’un imposteur ayant quelques rudiments de culture sachant réciter le Roman du Renard. Version suisse-romande d’Une place au soleil, Lionel Baier a su inventer des situations hilarantes qui décrivent un milieu très particulier : la presse régionale dans une campagne perdue, la situation des petits cinémas qui essaient de maintenir une exploitation digne de ce nom et un jeune couple catapulté là. Toutes ces problématiques, il va les confronter aux sollicitations de la ville, les projections de presse pour critiques snobs, fatigués de leur propre assurance de se savoir au-dessus de tout, confirmés à chaque instant dans leur impunité. Ce film est un bijou d’ironie, de clins d’œil complices à une certaine critique et un pavé dans la mare des gens qui disent que le cinéma est mort.

Un autre homme
La discussion sur Mon voyage d’hiver de Vincent Dieutre constitue l’un des morceaux de choix d’une drôlerie des plus savoureuses. L’argument qui tue : « Ce n’est pas un documentaire, puisqu’il est bien filmé ! » On rit de bon cœur, non pas sur le film de Dieutre, mais bien sûr sur cette bêtise cinéphilique majeure d’imaginer qu’un documentaire ne soit pas du cinéma.
Vincent Dieutre, lui, a autre chose à faire. Présent à Locarno avec un court-métrage de 21’, qui se mue en film de cœur et de passion consacré à Eustache : EA2 (Exercice d’Admiration No 2). Le premier EA de Dieutre était réalisé avec Naomi Kawase et lui était dédié. Françoise Lebrun et Vincent Dieutre répètent et font filmer par Jeanne Lapoirie leur ré-édition du monologue de fin de La Maman et la putain de Jean Eustache. (4) « Je suis contente qu’un homme prenne en charge ce texte, ce sont des paroles d’amour » commente Françoise Lebrun.
L’amour, la grande affaire : on voit difficilement l’amour comme moteur pour ces hommes qui traversent toute l’Europe et une grande partie des Balkans pour chercher du travail … en Angleterre. Resté en rade avec un projet cher, (une adaptation de Singer) impossible à réaliser en ce moment, Emmanuel Fienkel s’est lancé sans budget, avec des petites caméras et sa réflexion d’homme intègre à la découverte de l’ancienne Mitteleuropa (sa messagère voyageuse arrive en Hongrie et retourne en Angleterre). Dans Nulle part Terre promise, il montre la détresse des clandestins et l’on s’attache à des Kurdes (père et fils et un compagnon d’infortune) partis à la conquête de leur Eldorado alors qu’ils possèdent une sorte de paradis bien à eux : La solidarité du lien, de la famille, de l’amour qui les unit et leur donne les forces pour survivre à cette épreuve. Un film sur la globalisation en marche, voire inéluctable : les ouvriers perdent leur travail et leur usine en France, les machines partent à l’Est pour être remontées là-bas avec des ouvriers trouvés sur place. Seul clin d’œil et rencontre romanesque que Finkiel s’autorise sont les retrouvailles –par caméra interposée- et à travers des vitres qui séparent- de la voyageuse avec un des clandestins qui lui sourit en la reconnaissant.

Nulle part Terre promise
Mais il y a encore beaucoup plus austère, le réel qui cogne à Vallorbe, au centre de tri et d’admission de demandeurs d’asile : La Forteresse de Fernand Melgar (gagnant de la section Cinéastes du présent). Il filme les hommes, femmes et enfants qui veulent, à tout prix trouver l’accueil, du travail et des papiers. Le personnel qui les accompagne, les docteurs qui les soignent, les membres des commissions qui les interrogent, tout le monde est présent et personne n’est caricaturé. Pourtant, c’est un centre de tri. Mais on traite de l’humain et pas des paquets. Alors que la Suisse est un des pays avec une législation des plus restrictives au monde, la justesse de ce film nous a presque convaincus du contraire. C’est du vrai, de l’authentique, capté sans fioritures ni fausse sentimentalité. A l’opposé de ce film modèle de sobriété (Melgar) et du road-movie haut en couleurs (Finkiel), où l’on sent une liberté d’invention, une grande disponibilité aux êtres qu’on souhaiterait à pas mal de cinéastes qui nous ont accablés avec des problèmes tirés par les cheveux : premier exemple : Yuri’s Day, un film très bien fait, russe, artistique, superbement photographié, comportant des éléments fantastiques déroutants. L’histoire : une chanteuse lyrique très célèbre arrive dans une petite localité à 250 km de Moscou. Elle désire montrer ce lieu où habitaient les grands parents à son fils avant d’entamer un périple européen. Le fils disparaît. La mère s’obstine et se dépouille petit à petit de tous ses attributs de femme cultivée, artiste et indépendante. Elle finit par mendier un emploi de femme de ménage et accomplit des tâches dignes d’une Mère Theresa. Crise mystique, expiation d’un péché que nous ignorons, fidélité à son fils qui apparaissait plutôt comme une petite crevure malpoli et gâté ? Mystère. Elle perdra sa voix pour finir, recommencera à la fin du film par chanter très doucement, rappelée à l’ordre par une mégère directrice du chœur de l’Eglise orthodoxe. On peut parler de Dostoïevski, évoquer ‘Crime et châtiment’, -du châtiment il y en a mais où est le crime ? -admirer les plans savants d’une caméra très mobile, orchestrant savamment les brouillards et la neige ou s’énerver sur ce soap opéra, compte rendu en sketchs tape à l’œil de sa descente en enfer -sans portable ni voiture, dont on a volé les pneus- on peut aussi savourer le clin d’œil un peu salace aux laissés pour compte, réunis dans un lieu immonde, genre d’asile de fous ou prison pour marginaux.

Yuri's day
Mais tout de même : Ingrid Bergman dans Europa 51 de Rosselini, c’est sublime, Yuriev Den (Yuri’s Day) de Kirill Serebrennikov, en revanche c’est bien fait, mais peu convaincant : commentaire du réalisateur : « Cette mère a retrouvé son vrai moi, … c’est aussi l’histoire de la Russie qui retrouve son identité ». Sic.
A côté de ce mysticisme à trois sous, Daytime Drinking du coréen Noh Young-seok est tout à fait revigorifiant : pour distraire leur ami éconduit et encore éperdument amoureux, ses potes lui proposent une virée. « Aller boire un coup au bord de la mer… ». Mais seul le malheureux les prend au mot, se rend au rendez-vous et se coltine des aventures de toutes sortes. Tout en buvant plus que de raison, il traverse des épreuves. Il est dépouillé de ses biens sans jamais se défaire d’une attitude de gentillesse inébranlable. C’est drôle et intelligent. Nous avons un aperçu de la vie de tous les jours dans des lieux loin de Seoul. Un humour à froid qui se ressource dans les quiproquos, transforme des situations simples en source de gags inépuisables. C’est magnifique et reconstituant.

Daytime Drinking
Ce coréen, dont c’est le premier film, a des atomes crochus avec une cinéaste confirmée de Latvia (Lettonie) : Laila Pakalnina. Son dernier long métrage de fiction de 2006, The Hostage (L’ôtage)-toujours inédit en France- rappelait qu’elle possède, elle aussi, cet humour à froid si efficace chez son collègue coréen. Three men and a fishpond, un documentaire réalisé avec son chef opérateur, Maris Maskalans, expliquait sa présence à Locarno. Un bijou de finesse. Elle observe des hommes qui pêchent, la faune et la flore qui vit et s’épanouit. Le sujet ? La joie de vivre, le plaisir d’exister, de jouir de tout : « Ce film est à propos des gens, - la nuit, le soleil – gold, dust, sold – les oiseaux… de la vie comme expérience physique et spirituelle… ».
D’elle et de ses plans presque irréels de beauté, nous arrivons tout droit dans l’univers de Jean-Charles Fitoussi qui a réussi à monter son film fleuve de 190 minutes Je ne suis pas morte, en seulement quatre ans. Dans la campagne romaine, au pied d’un arbre, un homme avec chapeau et cigare au bec nous parle « du grand soir », de l’amour qui est « Wonne (jouissance) et accomplissement ». Vous l’avez reconnu, c’est Jean-Marie Straub qui nous éblouit de paroles et de vers récités avec conviction. Il lui a dit : « c’est mon testament ! » et Fitoussi l’a laissé faire. Ce film n’entre dans aucune catégorie, mais défriche le terrain de l’amour, du désamour, des séparations et des retrouvailles avec un grand talent de la direction d’acteurs (professionnels ou non). Il surprend par une inventivité constante dans le choix des trajectoires comme dans celui de ses interprètes. Dédié à Danièle Huillet, le film tente de « partir au hasard sans autre scénario que le désir de filmer… êtres et lieux dans la splendeur de leur présent… ». Film sur l’imprévisible, il se construit patiemment dans nos yeux et nos sens.

Je ne suis pas morte
Sur le thème « il n’y a pas d’amour heureux… » un film portugais créait la surprise : Um amor de perdiçao, alors que l’issue de l’histoire est connue et le film d’Oliveira une référence écrasante, Mario Barroso réussit un film fort, actuel sur les jeunes au Portugal. Certes, il s’agit de fils et de filles d’une certaine classe sociale, roman oblige, mais des jeunes aux prises avec le réel de maintenant, d’aujourd’hui. Le film ne fait ni l’impasse sur le passé colonial, ni sur le trauma de la guerre en Angola et les démons de la vengeance jamais assouvie. Barroso a trouvé des interprètes parfaits pour incarner le couple fatal : Simao très terrien, tendre et violent et Teresa, transparente parce que interdite et enfermée. Il atteint la force des Rivette consacrés à l’Amour fou.
Sous les étoiles
Ce lieu exceptionnel qu’est la Piazza avait une programmation bien plus réjouissante : De Berlin Calling de Hannes Stöhr, qui est un film réussi, même s’il lorgne parfois sur Vol au dessus d’un nid de coucou, on retient, -après cette descente dans l’enfer due à la drogue et la renaissance d’un homme et du musicien- la fin de la soirée où l’excellent acteur principal Paul Kalkbrenner, célèbre DJ, proposait au public médusé de Locarno une session électro improvisée, très swing, très réussie. Le sérial In drei Tagen bist du tot 2 de Andreas Prochaska était en revanche trop prévisible et ne créait pas réellement la terreur indispensable pour que ça prenne. Mais l’actrice principale restait bien ancrée dans nos esprits, car présente pendant quelques jours, elle était une des apparitions des plus originales sur le pavé de Locarno. Le programme varié de la Piazza comptait beaucoup sur le charme du film musical, du musical en occurrence. Mais, c’est une recherche spirituelle sur la 9e de Beethoven qui arrivait à la hauteur de nos espérances : Lezione 21 de Alessandro Barrico avec John Hurt dans une prestation éblouissante. L’adaptation littéraire d’après Evelyn Waugh, Brideshead Revisited de Julian Jarrold avait ses fans. Prestation inoubliable d’une stupéfiante Emma Thompson en mère bigote et séductrice. Toutes ces impressions furent néanmoins balayées par un petit film fait avec des bouts de ficelles : Son of Rambow de Garth Jennings (qui emporta le prix du public) est un délicieux divertissement sur deux garnements qui tournent un film. Le réalisateur eut l’appui et l’accord de Silvester Stallone très amusé par cette idée pour citer une scène initiatrice du projet. A côté de cette légèreté, Khamsa de Karim Dridi paraît lourd et prétentieux avec tous les clichés qu’il véhicule. Cela dit, il n’y aura jamais assez de films sur ces gamins-là : enfants gitans/roms malmenés qui cherchent à s’en sortir. A revoir à sa sortie française. En revanche pas de pitié pour ce lamentable La Fille de Monaco déjà sorti à Paris et encensé à tort. A part la très jolie Louise Bourgoin dans ses débuts sur grand écran, il n’y a rien à voir dans ce film. Même si Lucchini, qui présentait le film, a fait un numéro inspiré. Résultat : les gens n’osaient pas ouvertement manifester leur désappointement. C’est ça aussi, la Piazza ! Dommage que la comédie déjantée de Solveig Anspach soit passée en clôture du Festival. Ce bijou de drôlerie, Back soon va faire le triomphe qu’il mérite. Sortie française : le mercredi 20 août.
Cher Nanni,
Tout le monde l’appelait Nanni comme un ami, un frère… Avec l’humour déjanté évoqué plus haut, nous sommes de plein pied avec Nanni Moretti et tous ses films : ceux qu’il a réalisés (revoir Palombella rossa en copie restaurée sur la Piazza fut un choc : quelle intelligence, quel courage !) et ceux qu’il a choisis de montrer (choisis en tant qu’exploitant de salle et ceux choisis en tant que spectateur). Il a fait de nouveaux adeptes et il a comblé ceux qui l’aimaient déjà. Merci à Nanni, à sa générosité de parler à cœur ouvert avec le public, de défendre toutes ses casquettes : réalisateur, acteur, scénariste, producteur, spectateur, directeur de Festival (de Turin) et citoyen vraiment au-dessus de tout soupçon. Merci au Festival de Locarno de nous avoir permis de revoir toutes ces merveilles. (5)
(1) Mot concept = les origines, le pays natal /Film fleuve de Edgar Reitz ; deux épisodes de Heimat 2, étaient programmmés par Nanni Moretti
(2) Librement inspiré par Frieda Grafe : « In den Löchern ist das Leben »…
(3) Händl, Klaus – la transcription correspond à l’enregistrement administratif des noms (www.maerz-derfilm.at)
(4) Disponible dans la petite collection des Cahiers du Cinéma
(5) Nanni Moretti, entretiens, Carlo Chatrian, Eugenio Renzi, co-édition Cahiers du Cinéma/Festival International du Film de Locarno. EAN 13 : 978-2-86642-531-9