InterCineTh
Accueil
Interviews
Portraits
Galerie
Théâtre
Cinéma
Festivals

35 RHUMS

de Claire Denis

Avec Alex Descas, Mati Diop, Grégoire Colin, Nicole Dogué, Jean-Christophe Folly

 

La séparation

 

Alex Descas

 Des trains de banlieue à n’en plus finir. Qui se croisent, se longent, font route ensemble ou se séparent, au gré des ballets d’aiguillage. Des rails à l’infini, dessinant au sol d’étranges arabesques, vibrants comme des éclairs sous la lumière rasante du jour naissant ou de la tombée de la nuit. Lionel conduit l’un de ces « transports publics », qui drainent chaque matin et ramènent chaque soir leur lot de travailleurs de la capitale vers leurs cités, qu’on imagine dortoirs…

 

Lionel (formidable Alex Descas), élève seul sa fille Joséphine (bouleversante Mati Diop), jolie métisse née d’une liaison fusionnelle avec une jeune allemande, décédée depuis longtemps, sans doute… Dans leur immeuble d’apparent standing, deux êtres veillent passionnément à leur bien-être : Gabrielle, l’amie intime de toujours (épatante Nicole Dogué) et Noé (décidément étonnant Grégoire Colin), amoureux très silencieux de Joséphine. Laquelle grandit, au grand dam de son père, tiraillé entre le besoin de la laisser prendre son envol et l’indéfectible attachement, viscéral, qui les lie l’un à l‘autre.

 

Gregoire Colin et Mati Diop

On connaît la passion native de Claire Denis pour l’africanité, qu’elle soit antillaise, afro-américaine ou d’Afrique Noire sub-saharienne, où elle a grandi. Depuis Chocolat,  en 1987, où elle nous régala déjà par ses descriptions infiniment précises et précieuses de tous les petits gestes et traditions de la vie quotidienne africaine, ou encore, deux ans plus tard avec S’en fout la mort,  sur l’apparente cruauté des combats de coqs, elle ne cesse de se pencher avec ferveur sur ces ethnies particulières.

Sans grandiloquence ni pathos,  sans condescendance non plus, la suggestion est son domaine et l’ellipse, son royaume. Nul besoin en effet de s’appesantir de façon narrative ou explicative, comme trop souvent au cinéma, sur les raisons pour lesquelles des personnages agissent de telle ou telle façon. Ici, des regards, quelques gestes et le jeu formidable des acteurs suffisent à faire jaillir l’émotion, à prendre en compte et au sérieux le propos de la cinéaste.

Par ses mouvements subtils de caméra, jamais appuyés, jamais voyeurs, Claire Denis nous fait suffisamment confiance pour nous livrer en brut l’ensemble de son œuvre. A nous de répondre aux questions qu’elle se et nous pose. En l’occurrence,  avec 35 rhums,  qu’est-ce- que l’amour filial ? Que sont les liens du sang ? Qu’est-ce-que partir ? Que signifie au juste le respect d’autrui ?

 

A sa manière, superbe, Claire nous donne quelques clés de ce rébus magnifique : 35 rhums alignés, c’est certes la biture assurée, peut-être pour oublier, mais aussi le relais accepté et transmis à celui qui lui « prend » sa fille, le jour de son mariage.

Quant à l’amour filial, partagé et réciproque entre ce père et sa fille, deux scènes courtes l’illustrent parfaitement, en tout début et toute fin de film, encadrant le bijou qu’il enserre : Joséphine, rentrant chez elle, s’arrête pour acheter une étuvière, fétou indispensable dans toute famille africaine pour faire cuire le riz quotidien. Le même jour, rentrant du travail, Lionel en rapporte une splendide, toute rouge. Joséphine planque la sienne, pour ne pas le vexer… L’ultime plan la montre, juste avant de quitter le toit paternel, glissant la sienne, blanche, à côté de la rouge. Comme pour veiller encore sur lui, en son absence… Bel au revoir.

 

Véronique Blin