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37e Festival du Film de la Rochelle

Sous le règne des « Femmes atlantiques »

26 juin - 6 juillet 2009

 

Ce titre que je donne au 37e Festival  de La Rochelle  fait évidemment allusion à « l’homme atlantique » de Marguerite Duras, concentré de poésie et de géographie amoureuse dont elle seule avait le secret.

Ces « Femmes atlantiques », ce sont Prune Engler et Sylvie Pras, qui inventent elles aussi, chaque année, une géographie nouvelle de films dont elles sont tombées amoureuses dans l’année. Elles créent ainsi une articulation nouvelle entre rétrospectives consacrées aux auteurs confirmés comme Losey,  Ladislas Starewitch ou Les Frères Prévert, Jacques Doillon, Nuri Bilge Ceylan, Bent Hamer et Ramin Bahrani et la découverte de cinématographies méconnues : cette fois-ci, le jeune cinéma de Malaisie, sans pour autant abandonner le passé aux nostalgiques du noir et blanc, tout au contraire. Découverte là aussi de films oubliés comme Le Tigre vert de Paul Sloane de 1926, magnifique chinoiserie d’époque, où la fille d’un capitaine charme son homme en lui faisant des déclarations en forme de nœuds de bateau, pour tenir fermement la corde qui les reliera pour toujours. C’est éminemment comique et sublime, car les aventures d’une fille élevée comme un mousse par son capitaine de père mènent à des quiproquos tordants, ou illustrent comment l’art savant de faire des nœuds pour attacher voiles et cordes d’un bateau deviendra câble d’acier pour réunir des amoureux pas toujours consentants. 

Elles rassemblent des films témoins des bouleversements du monde et provoquent ainsi un raz de marée dans notre perception des cinémas d’ici et d’ailleurs. Ainsi tissent-elles les toiles d’une géographie d’amoureuse de films forts et originaux, qui nous rapprocheront tantôt d’un pays au cœur de l’Europe - à qui l’Europe se refuse -  la Turquie, ou des contrées lointaines comme le Jeune Cinéma de Malaisie, pays encore insuffisamment inscrit sur notre atlas des cinémas à découvrir (Beaubourg prévoit une rétrospective de ces cinémas méconnus d’Asie pour la fin de l’année).

Les trois singes de Nuri Bilge Ceylan

A La Rochelle il y a toujours de la place pour l’insolite et l’incongru: le petit dernier de Luc Moullet (présent avec un PU = passage unique) Pays de la folie (à Cannes, à la Quinzaine), nous a fait suffoquer de fous rires et presque pleurer de cette folie inhérente à l’être humain qu’il sait débusquer comme d’autres trouvent des truffes... Il faut en effet  savourer le regard unique de cet homme, sa perspicacité pour dénicher des drôleries dans la ville la plus laide de France, de trouver la sagesse dans les paroles des déclassés et de savoir partir équipé à l’assaut des cimes de la bêtise humaine.  Depuis … je vois partout des lieux à la Luc Moullet, quand je découvre les panneaux indicateurs impossibles à lire, car plantés à l’envers,  cachant la direction à prendre ou une maison sans entrée, car la chaussée ayant été refaite, on tombe en direct sur la route, -je conseille des portes comme dans les TGV : les marches se déploient quand on ouvre une porte-  assise sur les toilettes, je dois faire de grands mouvements de bras pour que la lumière reste allumée, etc. Ce sont désormais les lieux de Luc Moullet, France.

Dans les avant-premières, ces PU (cf. ci-dessus),  il y avait les pépites de Cannes et d’ailleurs: The Time that remains (Le temps qu’il reste) -sortie le 12 août- d’Elia Suleiman, pour moi le plus beau film de Cannes, une histoire simple, bricolée autour des notes de son père à partir de 1948 et des lettres de sa mère envoyées à la famille en exil, mis en scène avec la maestria d’un Buster Keaton  qui ne fait pas le clown, mais qui raconte la vraie histoire de ses parents et donc celle de beaucoup de Palestiniens vivant en Israël.

Elia Suleiman dans Le temps qu'il reste

Et Les chats persans ? Le film phare d’ « Un certain Regard » a bouleversé La Rochelle : Bahman Ghobadi signe là une œuvre énergique, vivante, brillante sur les jeunes musiciens toutes tendances confondues, interdits dans leur pays, mais décidés à continuer la musique, mener à bien le combat pour ne pas être contraints à l’exil. Un film magnifique d’amour pour ces jeunes et leurs aspirations et un film témoin courageux sur un pan de la société iranienne jamais entrevu auparavant.

Les chats persans de Bahman Ghobadi

En 2008, Raymond Depardon exposait à La Rochelle ; cette année ce sont les photographies de Nuri Bilge Ceylan (Biltchélan) qui sont à l’honneur. Ses photographies,  Turquie Cinémascope , ont été accrochées  à la Médiathèque  de Michel Crépeau. Ce sont des merveilles de précision et de mise en scène. Photos prises de 2003 à 2006, elles livrent des  lieux où la couleur semble gommée, le noir et blanc, la neige et le froid dominent. L’émotion est d’autant plus grande que sa caméra transforme Istanbul en hiver en paradis pour pigeons terrifiants, transformés en prédateurs noirs corbeaux. Seules les femmes qui nous regardent sur le pas de leur porte vont adoucir cet univers désolé, comme vidé de tout élan d’amour vers les autres. La Turquie a fait ainsi son entrée dans le Festival et a apporté la preuve qu’elle fait désormais partie de l’Europe du cinéma : la jeune fille de My only sunshine de Reha Erdem nous livre sa vie aride et monotone où le désir jaillit de toutes parts. Grâce à une obsédante mélodie, nous n’allons plus jamais l’oublier. 

Même sentiment pour Une jeune fille à la dérive, Wakae, l’héroïne du film japonais de Kiriro Urayama de 1963. Le film nous bouleverse, on est sous le choc, face à tant de beauté et de vérité. Une scène d’adieu dans une sorte de salle d’attente bondée juste avant le départ du train qui va séparer ces jeunes gens qui s’aiment mais qui ne se font pas confiance encore... On aura rarement vu un garçon et une fille se parler et se livrer avec autant de passion et de rage alors qu’ils éprouvent des sentiments nobles et rares et qu’ils ont une haute opinion l’un de l’autre, ils doutent profondément de leur constance et de leurs sentiments. Leur discussion est un sommet de désespoir et une projection optimiste dans le futur : auront-ils la capacité de résister à une séparation de trois ans et sauront-ils affronter la vie ? On n’a jamais vu s’exprimer cela de façon aussi sublime.

 Et Ponette, inoubliable Ponette qui va se faire enfermer dans une poubelle pour prouver qu’elle est prête à traverser le pire pour trouver une réponse à la question qui la taraude, comprendre la mort de sa mère et vivre, contente, comme elle le lui a demandé. Ponette n’a pas pris une ride et Le jeune Werther remet Goethe sur pied et prône l’amour dans la vie au lieu d’exalter le suicide. Doillon pense avoir oublié une grande partie de ce qui se trouve dans ses films : nous on était heureux de les revoir. Zouc par exemple, sans ou avec  M. Abel où était–elle passée ? Quelle perte de ne plus entendre sa voix !  Le cinéma l’a sauvée pour notre plus grand plaisir. D’ailleurs revoir des films déjà vus est l’un des grands bonheurs de La Rochelle. Revoir le Messager de Losey. Le voir sur un grand écran, une belle copie, se laisser porter par le récit et ses péripéties, c’est merveilleux.

Ou bien les petits vieux de Bent Hamer : cette tendresse incroyable qui inonde l’écran quand ils se pèsent à tour de rôle, rigolent et jouent comme des enfants, dans  Eggs. Ou ce M. Horten, qui chausse des bottines de femmes parce que les siennes ont disparu… Ou encore le monde des fantômes, de l’hypnose et des ondes magnétiques ? Raymond Bellour s’est chargé de cette partie et explique et analyse  l’attraction exercée par l’inconscient et ses fantômes… quel programme ! Vous ne pouvez pas le répéter ?

La nouvelle vie de Monsieur Horten de Ben Hamer

Strella, il faudra voir et revoir ce film du grec Panos H. Koutras. Et Parque Via, grand vainqueur de Locarno en 2008.  Comme quoi les films les plus simples sont aussi les plus singuliers.

Heike Hurst