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En langage d’arbre, la rumeur se nomme « la séductrice »… Entre les jeunes branches de ce fringant arbrisseau, bien au chaud dans sa forêt natale , « Elle » fait courir le bruit que « la Cité est l’avenir des plantes modernes » et que, s’il consentait à faire le voyage, « tu réjouirais les citoyens par ta verdure et serais un perchoir idéal pour les oiseaux »…
Tentant… Mais, « revient-on du voyage ? » Et « comment renoncer à la terre familiale » ? « Mmmm… Tout est possible… », lui répond la rumeur séductrice…
La curiosité l’emportant et après trois semaines de réflexion, l’ami arbre donne son accord : il va tenter l’aventure… A l’arrivée des tronçonneuses, pelleteuses et autres haches, il comprend vite son malheur, dès la coupe de ses radicelles, puis de ses racines, cet « arrachement du corps des entrailles de la terre ».
Une fois installé en ville, « deux demi sphères métalliques enserrent son tronc ». En lieu et place des étoiles familières au-dessus de sa tête, un étrange néon barre le ciel… Il ne tardera pas à se faire un copain de ce réverbère tout proche, rempart salvateur contre le cafard qui l’assaille. « Un arbre transplanté ne doit pas se laisser abattre ! », l’encourage ce dernier.
Rien n’y fait ; les saisons passent et le chagrin s’installe. Du chaud tapis de feuilles automnales qui lui faisait autrefois le plus beau des lits ne subsiste qu’un ratissage en règle : « feuilles balayées, enlevées, brûlées ! ».
Que faire ? Les mois et les années passent. L’envie de fuir, de retrouver les siens dans sa chère forêt le tenaille. Une nuit, n’y tenant plus, il s’arrache et se traîne, brûlant ses racines à l’asphalte urbain, souffrant le martyre, se déplaçant à peine mais avançant tout de même. Au prix de mille efforts, il reconnaît enfin, au loin, la colline qui précède sa forêt originelle… Quelle n’est pas sa surprise lorsque, l’abordant au bord de l’épuisement extrême, il constate avec effroi que « la futaie de son enfance était remplacée par une magnifique autoroute, lumineuse et bourdonnante »… Ce que les hommes appellent le « progrès », sans doute…

Jean-Luc Boucherot s’empare de cette fable de François Brune avec un aplomb et une ferveur magnifiques. Servi par la mise en scène tout autant structurée que poétique d’Eric Guirado, il laisse libre cours à l’énergie fantastique qui le pousse et l’anime. On se prête au jeu, aux gestes, aux mouvements larges et beaux de cet homme/arbre, homme/branches au chatoyant feuillage, qui se laisse séduire par l’attrait supposé de la ville.
Séduits à notre tour par ses multiples tentatives d’accès à la « civilisation », on se prend nous aussi à vouloir en sortir, pour revenir à de plus authentiques valeurs, peut-être, saisis que nous sommes par l’ envie soudaine de réapprendre à « vivre », tout simplement.
Alors, même si l’arbre a raison de dire « quand on quitte ses sources, on ne porte plus de fruits », celui qu’il nous offre ici a un goût exquis : juteux et sucré, gonflé de mille promesses, avec juste cette pointe d’amertume en fin de dégustation, qui fait qu’il est « long en bouche », c’est-à-dire que son souvenir restera gravé pour longtemps. En d’autres termes, cela s’appelle un régal.
Véronique Blin