| InterCineTh |
| Festivals |

Jusqu’au 29 juillet (relâche les 15 et 22)
Durée : 1h 10
Réservations : 04 90 26 80

Dans la vie dite « normale », pour un enfant, se cacher dans un trou, ne plus bouger, ne plus parler et attendre un signal pour se déplacer, toujours sans faire de bruit, cela s’appelle « jouer » : à « cache-cache », à « cache-tampon », à « 1, 2, 3, Soleil ! », ou autres « Minuit sonnant »…

La petite Ettel a 5 ans ; avec son frère Raoul, son papa, sa maman et plein d’autres gens, ils sont cachés dans un fossé, ne doivent pas bouger, ni parler, tout juste respirer, en attendant le « signal » pour « foncer » de l’autre côté de la route, leur valise à la main… Seulement voilà, ils ne « jouent » pas et Ettel ne comprend pas pourquoi…
Largement autobiographique, ce récit de guerre d’Ettel Hannah, sa « petite » histoire dans la Grande, fait se heurter de plein fouet la réalité d’une guerre infâme à la perception primale et innocente que peut en avoir tout enfant en bas âge.
Danièle Israël, comédienne et metteuse en scène de la Compagnie champenoise « Théâtr’âme », qui s’en empare, a eu à cœur de rendre sensible pour le spectateur cette dualité constante entre une stratégie de « destruction massive » d’un peuple planétaire, hautement planifiée par des adultes avisés et le regard « premier » porté sur elle par une gosse dont la seule connaissance du judaïsme réside, encore une fois, dans un « jeu » : celui qu’elle pratique avec son frère en s’appuyant mutuellement sur le nez pour l’empêcher de pousser et ainsi, ne pas avoir « l’air juif »…
« Ce qui m’a plu, dans ce récit », dit la metteuse en scène, « c’est le décryptage incroyable dont cette petite fille est capable, au vu du peu d’informations dont elle dispose. Son interprétation personnelle des évènements auxquels elle a participé sans rien y comprendre, m’a beaucoup touchée ». Nous aussi, car à aucun moment il n’est question de la moindre « prise de conscience », de « victimisation » quasi militante, encore moins de dénonciation. Jusqu’au bout, nous sommes invités à rester dans le « ludique ». Et c’est bien la grande force du « théâtre » que Danièle Israël nous propose ici.

Dans le noir absolu de son fossé/cachette, la petite Ettel s’invente un nouveau jeu, pour combler l’absence d’amour qu’elle croit poindre autour d’elle, car nul ne semble se préoccuper de sa petite personne : elle a froid, elle a faim, elle a envie de pleurer mais n’en a pas le droit, cela fait du bruit… Alors, pour rester tranquille et couper court à toute envie « humaine », elle décide de devenir caillou. « Mon caillou, il est tombé de la lune. Il sent l’herbe et il est tout mouillé. Je suis un caillou de lune ».
Dans la salle, c’est de l’obscurité aussi que jaillira l’histoire : un minuscule trait de lumière vient peu à peu éclairer le visage angélique de la jeune Sandrine Julien, tout en boucles blondes courtes, séparées en leur milieu par deux solides barrettes, ressemblant à s’y méprendre au portrait de l’auteure enfant. Elle nous raconte son histoire ; plus tard, le fossé deviendra table, en en renversant les pieds, puis maison, par une fenêtre pratiquée sur son plateau incliné.
Comme en écho à ses atermoiements , ses joies des jeux anciens et ses craintes d’un avenir dont elle ignore tout, la voix et le chant d’une sorte de fée (Marie Duratti) l’accompagnent et veillent sur elle en toutes circonstances. Deux valises en guise de malle aux trésors , d’où jaillissent champ de fleurs ou petits animaux au gré de son imagination, valent évidemment mieux que celle emportée en toute hâte dans le trou noir de son exil…
A l’instar des grands vins, certains spectacles, eux aussi, se bonifient en vieillissant. J’en atteste : moi qui ai eu l’honneur et l’avantage d’assister à la genèse de cette nouvelle création de la Compagnie « Théâtr’âme» dirigée par Danièle Israël, ainsi qu’à sa toute première présentation publique à Troyes en Champagne cet automne, la revoir ici, en juillet, à Avignon, donne toute la mesure et la magistrale preuve d’exaucement du souhait le plus cher au cœur de Danièle Israël, à l’origine de ce projet : « J’aimerais que ce soit à la fois rafraîchissant par sa drôlerie et donne l’envie d’apprendre le monde. Ce récit est un message de civilisation, d’invitation au partage, un retour aux sensations primordiales et justes de l’enfance ». Dont Acte. A la sortie de la salle, nous avions tous cinq ans…
Véronique Blin