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A quatre superbes reprises nocturnes, la Cour d’Honneur du Palais des Papes d’Avignon a tressailli et vibré sous les assauts du somptueux tryptique familial et historique de Wajdi Mouawad, comme pressé d’en finir avec son passé – pourtant chevillé à tout son être – en une sorte de règlement de compte poétique et violent, en quête, peut-être, d’autres lendemains…
Soubresauts, respect, mémoire, sang et ruines tissent la toile de Littoral, Incendies, Forêts. Comment attendre, quand le monde tombe ? La mort d’une mère ; la mort de LA mère : Comment la mort peut-elle donner la vie ? Celle d’un père, aussi : C’était la première fois que je perdais mon père et je ne savais pas quelle attitude adopter dans cette circonstance… A ces questions, depuis toujours, Wajdi Mouawad tente de donner une réponse ; SA réponse, qu’il ne trouve pas…

De ces deuils impossibles à faire ; d’une mère morte trop tôt ; de l’acquisition d’une nouvelle langue, forcément étrangère, celle de l’exil hors de son Liban natal, Wajdi écrit la partition d’une musique unique, très particulière, qui n’appartient qu’à lui. Mettant le spectateur comme en demeure de l’accompagner, il nous prend par la main pour ne plus nous lâcher…
Inquiétude ; questionnements… Qu’est-ce qu’on va faire ? Errer… Cette errance, en quête de tout ; ce « devoir de mémoire », dont il voudrait s’extraire mais qui lui tient tant à cœur ; cette sorte d’arrachement forcé à ce qui le constitue pourtant, Mouawad nous les offre à vif, en temps réel, comme en train de se vivre sous nos yeux, en une magistrale et bouleversante tentative de « réconciliation » avec les siens, avec lui-même.

Dans ce triptyque, cet apaisement n’existe pas… Tout de souffrance, de colère et d’incompréhension face aux turbulences de l’Histoire, ces additions monstrueuses de la douleur, ballotté d’un bout à l’autre du globe sous des toits éphémères, Wajdi/Wilfrid ne trouve ni ne plante ses racines nulle part, c’est-à-dire partout, au gré de ses parcours de vie : en Allemagne, première étape de son itinérance, il fut Wilfrid… cet autre Wilfrid qui vit dans ma peau ? Hasard… Au gré de ses rencontres, aussi : les amis inconnus sont les plus beaux !
Alors, de cette souffrance, il fabrique de la joie : Devant la folie indicible, le rire ! Nous invitant à partager cette distanciation, la lumière du jour, le chant du levant, Wajdi fait du théâtre une arme sûre et puissante, le seul moyen pour lui, sans doute, de repousser la peur. Se venger ? Non ! Aimer avec passion ! Dont acte.
Entouré pour ce faire de vingt deux comédiens magnifiques, parmi lesquels Patrick Le Mauff (le père dans Littoral et Douglas Dupontel dans Forêts), Emmanuel Schwartz (Wilfrid dans Littoral et Samuel Cohen dans Forêts), ainsi que Annick Bergeron en Nawal à 40 ans dans Incendies, sont inoubliables, il nous emporte dans ses atermoiements planétaires en prenant garde qu’à aucun instant, nous ne perdions le fil. Suspendus que nous sommes aux lèvres de ses superbes témoins distillant et « jouant » son texte incomparable, nous partageons aussi, finalement, cette joie.

Mais tout de même : puisque aucun des trois éléments en présence ne parvint à le rassurer vraiment, ni l’eau de Littoral, ni le feu d’Incendies, ni même la terre, en principe nourricière, ancestrale, solide et tangible de Forêts, on se prit à espérer que le quatrième, l’air (pur ?) de Ciels, donnerait quelques signes d’une réconciliation à venir… A en juger par la réponse à la question que je lui posai dans ce sens lors de la conférence de presse précédant l’ultime volet de son quatuor, Wajdi Mouawad semble toujours hanté par de bien récurrents démons… A l’entendre, Ciels ne règle encore aucun compte…
Son rêve ? N’avoir rien à perdre. Il veut rester l’enfant de la femme qui chante, être le bottin des noms qui se reposent derrière leur numéro de téléphone, rêver à la réconciliation universelle, cette confrontation des vivants et des morts. On a beaucoup rêvé, avec lui, dans la Cour du Palais. Je suis l’aveugle qui lit en pleine nuit, dit-il. Celles que nous avons passées en sa compagnie valent tous les rêves d’impossible. Fussent-ils des mirages.
Véronique Blin