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Le Forum, où le cinéma indépendant toutes tendances, toutes origines et tous formats confondus , trouve un point d’ancrage, a fait son ouverture avec un film d’amour insolite Love Exposure du japonais Sono Sion. 237 minutes de délire sensé sur le thème de la petite culotte, dont 200 minutes au moins seront consacrées à l’hypocrisie des institutions religieuses, de la désagrégation du culte à l’influence des sectes quant à leurs agissements. L’étude de fausses églises qui détruisent les êtres en les abrutissant par un lavage de cerveau. Après la mort de sa mère, Yu doit fournir régulièrement des « péchés bibliques » à son père devenu prêtre. Puisque leur seul lien passe par ces confessions, Yu devient virtuose en péchés inventés. Il se lie d’amitié avec un groupe de gars qui font de lui leur maître à penser et constituent une bande de jeunes qui photographient ce qu’on peut apercevoir sous les jupes des filles. Ses « péchés » commandités indirectement par un père moitié curé, moitié vierge effarouchée, ne seront qu’un prétexte pour ne pas céder aux désirs de la chair. Le Père ne résistera pas longtemps d’ailleurs à la fougue de Kaori, une femme que sa position spirituelle excite. Il s’installe avec elle et Yu se sent trahi, car son père se consume littéralement dans la passion pour cette femme qui s’ennuie très vite avec lui, d’autant plus qu’il ne veut pas risquer sa position en se mariant avec elle. Parallèlement à ce récit, nous apprenons le cauchemar de l’adolescence de quelques filles dans une société faussement émancipée. Entre abus familial et viols, ces jeunes filles se protègent en pratiquant les arts martiaux et une sorte de contre espionnage amoureux. Elles exercent leurs talents en bande et tiennent très vite Yu à leur merci. Photographier sous les jupes des filles par un saut plongé virtuose pour obtenir des plans de petites culottes blanches très décentes, est par ailleurs transmis avec un humour ravageur. Sorte d’opéra rock-pop autour du désir refoulé et du voyeurisme, Love Exposure concerne un si grand nombre de personnages que seul la qualité d’interprétation de Yu, Yoko et Koike sauve l’argument répétitif de la médiocrité. Le récit culmine dans une course à pied frénétique pour ne plus jamais perdre Yoko, la fille aimée pour laquelle Yu avait mis vie et santé mentale dans la balance : exténués et heureux, nous gobons leur « happy end » mérité.

Mesurer la qualité de cette 39e édition est un véritable « parcours du combattant », en forme de marathon . Avec d’un côté Love exposure comme référence et de l’autre le film , lui aussi au long cours, de Raphaël Nadjari Histoire du cinéma israélien - plus de trois heures de compilation des débuts du cinéma de propagande sioniste jusqu’à aujourd’hui - , complété par Hashmatsa (Diffamation) de Yoav Shamir sur l’antisémitisme « Je n’ai pas besoin d’antisémites, j’ai Dieu avec moi… » (Ich brauche keine Antisemiten, ich habe Gott) , ainsi que par le travail aussi rigoureux que remarquable de Simone Bitton, qui enquête sur la mort d’une jeune fille américaine, Rachel Corrie, tuée en 2003 par un bulldozer israélien quand elle manifesta contre la destruction de maisons palestiniennes, comment prendre ses marques ? Rachel prolonge le questionnement que Simon Bitton adresse depuis toujours par ses films à la société israélienne. Quels sont ses rapports à son voisin, comment entend-t-elle gérer les incursions brutales dans le cœur de cette terre ? Rachel, c’est aussi l’histoire d’ une pacifiste américaine, victime de la couleur de sa peau : un soldat de Tsahal ne s’attend pas à voir une blanche manifester et se placer à mains nues devant son bulldozer. La thèse officielle : elle ne pouvait être vue par le bulldozer qui avançait, donc elle a été renversée accidentellement et a suffoqué sous les couches de sable et de terre renversées sur elle. C’est là où commence le travail d’investigation de Simone Bitton et le nôtre. Ses films sont une matière active qui nous bouleverse pour créer un mouvement à l’intérieur de notre mémoire qui finira par arracher la vie de Rachel pour toujours à l’oubli.

La programmation du Forum cette année peut aussi se lire comme une traversée des affres de l’amour et du non-amour sous tous les cieux. Telle l’histoire de la coréenne Bo-Young, The day after de Lee Suk-Gyung, filmée à un moment de sa vie où son dernier roman est refusé par l’éditeur, son ancien mari en train de se remarier, sa fille en plein désarroi face au désordre affectif des adultes…La rencontre avec une autre femme dans un hôtel lui révèle la banalité de sa situation que tant d’autres femmes partagent. Leur discussion dans les lits de la chambre, envahie de pizzas et de bières, est un morceau d’anthologie, involontairement comique et tragique à la fois. Dans d’autres pays il n’est pas plus aisé d’approcher l’autre même quand on a une tradition de l’échange verbal qui fait partie des mœurs. Cet autre aimé que l’on croit connaître et qui se révèle être de la plus grande étrangeté… The exploding girl de l’américain Bradley Rust Gray, est le portrait d’Ivy qui a du cœur et de l’intelligence, ne déroge pas à la règle. Elle est laissée à elle-même pour un temps, jusqu’à ce que la visite impromptue d’un ami la mette en face de ses envies intimes. Joli film de promenade dans une ville écrasée sous le soleil.

Délicieusement bavard et pas du tout inhibé face au verbe se présente Un chat est un chat de Sophie Fillières. Le film relate la folle déambulation très parisienne de Chiara Mastroianni, suivie par une fille Bonitzer, Agathe, pas moins déjantée et épatante qui lui sert de réplique, de facteur, de paratonnerre et de source d’énervement dans des situations souvent cocasses. Un processus inéluctable d’attraction-répulsion libère les deux de leurs embrouilles pour notre grand bonheur. Le grand rire libérateur n’est pas proféré par tout le monde, mais on peut déguster avec joie ce genre de nourriture qui renouvelle la comédie à la française.

Hayar var de Reha Erdem nous conte une tout autre vie de fille/ femme future: récit inventif et monotone à la fois de l’ existence misérable dans une hutte d’une jeune fille d’à peine quatorze ans, Hayar, sur les bords du Bosphore. Elle veille sur le grand père malade qui a besoin de bouteilles d’oxygène ; dépend de son père qui assure son transport en barque à l’école et retour ; sait rarement tourner à son avantage sa beauté farouche et dévalise alors la boutique de l’épicier qui profite de son passage pour se frotter à elle. La superbe envolée de la fin ne nous rassure guère sur son sort. Reha Erdem est un maître de la suggestion. Il crée certaines atmosphères uniquement par des sons et des silences et réalise là un portrait très noir de l’espoir de vie d’une jeune fille saccagée, dans une Turquie où les êtres vivent de trafics sordides et finissent par ressembler à ce qui est sensé les faire vivre.

Winterstille (Le silence de l’hiver) de Sonja Wyss dégage une étrange fascination : par des plans immobiles, silencieux, souvent vides, il nous est permis d’approcher des brodeuses, fileuses d’un autre temps. Réflexion sur une beauté immobile en voie de disparition. Réalisé par une jeune femme, ce retour aux sources peut paraître étrange et vieillot, en regardant sans détourner les yeux, on craint de rencontrer des ogres mangeurs d’ âmes de jeunes et de vieilles, en les accrochant à leurs fils à tisser et à broder… mais non, je m’égare, là je parle de Barbebleue , le dernier film de Catherine Breillat, qui était au Panorama…

Koreanische Hochzeitstruhe (le coffre de mariage coréen), documentaire au style inimitable de Ulrike Ottinger, superwoman du cinéma documentaire qui fait tout elle-même, ici comme toujours. Elle observe, filme et ne commente pas. Son travail et son récit se déploient autonomes dans la logique d’un cinéma documentaire qui se penche sur les gestes de travail et la beauté qui s’en dégage. Cinéma indépendant de toute arrogance qui restitue la beauté dans son état premier et son indépendance idéologique.
Ne me libérez pas, je m’en charge, de Fabienne Godet, fournit un document miraculeux qui va aussi dans ce sens. Le film relate l‘histoire d’un homme de 42 ans, qui en a passé 21 ans en prison dont 17 ans en isolement complet. C’est la vie de Michel Vaujour dont il est question dans ce documentaire, vie dont il ne faisait plus grand cas s’il n’y avait eu quelques rencontres, dont celle de cette femme qui va l’aider à s’évader, en en payant le prix… Cinématographiquement, ce film est aussi une réussite, car il explore toutes les données et toutes les traces sur lesquelles s’appuyer, avec pudeur et discrétion. Fabienne Godet nous restitue une vie de façon inédite, romanesque et belle (ne ratez pas sa sortie parisienne en avril).

Ne ratez pas non plus Can go through skin, d’Esther Rots : d’après certains amis tout à fait dignes de confiance, j’aurais quand même raté le plus beau film du Forum … à suivre.
Films du Forum repris par le Cinéma du Réel - 5 au 17 mars- à Beaubourg :
Hashmatsa (Diffamation) de Yoav Shamir ;
Rachel de Simone Bitton :
je 5/3 à 21h ; me 11/3 à 18h45 + débat) ;
Zum Vergleich de Harun Farocki