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Le film vainqueur de la 59e Berlinale s’est appelé The Milk of sorrow (Le lait du chagrin), mais Le sein effrayé est incontestablement un titre plus juste : en effet, les bébés de cette génération buvaient , en même temps que le lait maternel , le « chagrin » de leurs mères. La peine indicible éprouvée dans la chair même de ces femmes violées, torturées et terrorisées ; les crimes commis tant par les partisans du « Sentier Lumineux » que par l’armée, censée combattre ces militants ultragauchistes, ont provoqué un traumatisme tel au Pérou que leurs enfants en sont tout imprégnés. Les combats entre le Sentier Lumineux et l’armée ont duré presque 20 ans, entre 1980 à 2000. A ce jour, un seul film en rendait compte frontalement : The Danser upstairs de John Malkovitch.

En guise d’introduction à ce nouvel opus sur le thème, nous sommes d’emblée plongés dans le vif du sujet : une vieille indienne mourante chante à sa fille les horreurs subies. La fille (comme d’autres, apprend-on…) a paré à de telles exactions en barrant l’accès à d’éventuels envahisseurs d’une façon très « particulière » : elle a introduit une pomme de terre dans son vagin… De temps en temps, elle coupe donc ce qui dépasse, car la patate a germé et continue de pousser. Comment cette fille effrayée dans tous les sens du mot trouve son chemin vers la lumière, ainsi que son intégrité mentale et physique son les deux sujets majeurs du film. Au lieu d’être autiste et de devenir psychotique, le chemin de la liberté de Fausta passe par l’apprentissage et l’approche des hommes ; tous ne sont pas des violeurs. Au contact quotidien avec le jardinier de la maison où elle est devenue femme de chambre, elle quitte son mutisme. Elle pose des questions et finit par lui communiquer ce qu’elle cache à tous. Elle découvre que son chant peut être apprécié ; qu’elle peut aussi gagner une « perle », donc une somme d’argent importante par ses mélodies. Tel ce sou correspondant à chaque perle ramassée du collier que sa maîtresse pianiste a cassé. Si elle les ramasse toutes, sa maîtresse le lui offre… C’est ainsi que des scènes d’une grande douceur et d’une grande intimité succèdent à d’autres où la vie collective explose : des mariages pour des centaines de couples, par souci d’économiser les frais inabordables pour un simple mortel, mais pour offrir quand même à sa fille une cérémonie digne, racontent la débrouille des laissés pour compte. La vie sociale de tous est peinte avec beaucoup d’humour et des scènes de disputes très ordinaires sur la décoration, la longueur d’une traine de robe de mariée, nous éclairent encore davantage sur ce destin très particulier de Fausta, qui reste marquée par les exactions de la guerre civile larvée que sa mère a subies. Elle ne peut faire la fête comme tout le monde…

Quand l’horreur devient par trop insupportable, il faut que ça s’arrête , dit Alexander Kluge en citant une femme simple de son lieu de naissance. Claudia Llosa, elle, cite Nietzsche qui confia que les grandes douleurs, il faut les chanter, car on ne peut les dire. Fausta découvre quant à elle, que la musique peut faire du bien à l’âme et délivrer des tourments. Le piano que joue sa patronne lui révèle des sensations jamais éprouvées. Elle veut en parler, les communiquer et sort de son mutisme. De manière très adroite, la mise en scène de Llosa creuse ces instants, elle en fait des moments clés pour faire revenir cette enfant blessée vers les autres et les vivants. Et elle trouve magnifiquement les images pour le dire.
Heike Hurst