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Quel est au juste ce rôle militaire méconnu, terrifiant, trop souvent passé sous silence et pourtant essentiel , que celui de ces officiers des armées du monde, en temps de guerre, chargés d’ « annoncer » aux familles et proches d’un soldat en « mission », le décès de ce dernier ?

Le jeune réalisateur américain Oren Moverman, déjà co-scénariste de l’éblouissant biopic sur Bob Dylan I’m not there et récompensé à Berlin pour l’écriture de The Messenger, focalise sa caméra avec une acuité magistrale sur le cas de William Montgomery (fascinant Ben Foster) qui, de retour d’Irak, se voit incomber cette pénible tâche…Considéré, à juste titre, comme le pire job de l’armée, ce rôle suppose un entraînement drastique, sur lequel Moverman concentre son analyse, avec une précision de scalpel , un luxe de détails hallucinant pour le spectateur, peu au fait de ces pratiques.
Flanqué de la présence, de l’expérience et des conseils d’un autre officier, déjà aguerri, voire blasé par la triste besogne (fantastique Woody Harrelson), « Will » va faire le rude apprentissage de cet autre « parcours du combattant ». Lequel consiste tout d’abord à le couper du monde, en l’isolant des siens et, surtout, des sentiments qu’il leur porte : rupture imposée d’avec sa fiancée, éloignement de sa famille, entraînement musculaire intensif, soin extrême de sa personne, de son apparence et de son maintien. But de l’opération : devenir neutre, transparent, inexistant, sans l’ombre d’une émotion visible, impeccablement vêtu de l’uniforme amidonné et droit dans ses bottes, afin d’ égrener la formule officielle, d’un ton monocorde et glacé. Pour compléter ce terrifiant « cahier des charges », une cerise bien noire sur ce gâteau amer : rester, quoiqu’il arrive, à distance réglementaire des personnes qu’il vient « visiter », dont le pendant logique est l’interdiction absolue de se laisser approcher, encore moins « toucher » par lesdites.

Il le sera pourtant, touché, un jour, par le trop plein d’émotions accumulées, rentrées, cachées, au service de sa « cause » : une jeune veuve lui oppose une attitude semblable à la sienne (étonnante Samantha Morton). D’apparence froide et indifférente, elle reçoit la nouvelle comme un colis postal banal, s’informant juste, comme par principe, de l’heure et du lieu où son mari est mort. Et lorsque le jeune homme lui propose d’annoncer lui-même la nouvelle à son petit garçon, elle décline simplement la proposition, rentrant chez elle, l’air absent…
On ne peut imaginer la diversité des regards, des attitudes, des réactions et autres effondrements des gens auxquels Will est confronté. Ni celle des situations dans lesquelles le cinéaste nous montre ce soldat. Oren Moverman nous les offre toutes, avec un souci de « vérité » hors du commun.

Grâce à son indéniable talent et à la complicité formidable des deux acteurs principaux, à laquelle se joint la belle sensibilité de Samantha Morton, cette « chronique » vertigineuse d’un métier désavoué, occulté, presque omis, acquiert une force incontournable , dont l’impact vous creuse l’estomac. Et lorsqu’à bout de froideur et de retenue, s’ouvrant enfin à cette femme qui le trouble, le soldat « tombe » la chemise sur son torse puissant, on y découvre, tatouée sur sa peau, l’esquisse incandescente du Sacré-Cœur de Jésus, aux rayons multicolores. Au-delà des principes rigides qui lui ont été inculqués, c’est lui qui finalement l’emporte. Le cœur a ses raisons…
Véronique Blin