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Entretien avec Nassim Amaouche

à propos de  Adieu Gary

Aimez-vous le Western ?

Nassim Amaouche : J’aime bien le Western, le polar et tous les films de « genre » en général, car ils permettent d’offrir un spectacle et donc d’être accessible au plus grand nombre. Quand les auteurs s’emparent du « genre » dans ce but (l’accessibilité de leurs oeuvres) je trouve cela élégant et généreux. J’aimerais moi aussi faire des films de genre ou d’un genre qui soit compris par le plus grand nombre.

Quand Thierry Frémaux est intéressé par James Gray ou Johnnie To et les invite à Cannes, ça permet au grand public de découvrir des auteurs exigeants et accessibles à la fois. Je trouve cela intéressant. La radicalité pour la radicalité, ça m’emmerde.

Quand Bacri déguisé en Gary Cooper prend un petit café avec Dominique Rémond, nous ressentons fortement leurs sentiments inonder l’écran, ces «love streams » à la Cassavetes nous touchent et nous parlent. Comment captez-vous cette tendresse ?

… C’est  compliqué de répondre à cette question… De quelle manière la tendresse que je peux avoir pour les gens ou pour mes personnages s’immisce dans les plans ? Je n’en sais rien…

Dans ce film, j’avais la volonté de faire de mes personnages de véritables « héros » de fiction. Je voulais qu’ils soient bien éclairés, maquillés, que la caméra soit sur pied, etc.

J’ai refusé de m’inscrire dans la tendance actuelle qui privilégie d’emblée une esthétique dite « naturaliste » ou « vériste » dès qu’il s’agit de filmer les pauvres.

Je pense que beaucoup de cinéastes s’autocensurent en refusant d’esthétiser la misère. Pour ma part je pense que l’on filme d’abord des hommes et des femmes avant de filmer leurs classes sociales. Je n’esthétise pas la misère mais ceux qui y vivent… Les prolos ont eux aussi droit au 35 mm, aux projecteurs et aux travellings ! La morale est je crois une question de sincérité, de recherche de la vérité…Et la vérité n’est pas nécessairement synonyme de vraisemblance.

Les multiples respirations dans votre film (je pense au plan avec le petit garçon qui est happé par la magie de la  pièce de monnaie qui transite d’une main à l’autre), se concrétisent-elles au tournage, ou est-ce déjà dans le script et prévu au découpage ?

Nous sommes dans une société où l’efficacité, la productivité sont les valeurs suprêmes. « L’inutilité » est diabolisée … Cette façon de penser me terrifie… d’ailleurs c’est une question  philosophique complexe, qu’est ce que l’inutile ? C’est dur de répondre à cette question… J’ai peur de l’efficacité en général, en tant que cinéaste je n’ai pas envie de tourner uniquement des plans utiles à la narration, au sujet etc.

Je ne vous cache pas que dans le système de production actuel, c’est un peu difficile de faire accepter le fait de vouloir tourner un plan de respiration, de sensations, qui n’a strictement rien à voir avec l’intrigue, l’histoire, etc. Mais la vie est comme cela, non ? Pleine de détours…

Je pense à la fin du Van Gogh de Pialat : Van Gogh, l’un des plus grand peintres de l’histoire de l’art, vient de mourir dans une chambre d’auberge ; en bas la mère Gachet se coince le pied dans une trappe et hurle de douleur…

Pialat inscrit les deux événements sur un pied d’égalité… et c’est son génie… La vie ne hiérarchise pas l’importance des événements…Ce sont les hommes qui le font… la vie suit son cours avec son lot d’événements qui sont tout aussi importants les uns que les autres…

Exprimer ses sentiments dans la retenue et la pudeur est rare de nos jours…

Je ne sais pas trop, j’ai un handicap de ce côté là qui est sûrement transmis par mon père. Une trop grande pudeur transpire, je crois, dans mes films.

J’ai beaucoup de mal à dire mon amour alors que j’ai beaucoup moins de mal à dire ma colère, en tous cas, c’est, je crois, quelque chose qui traverse mon cinéma …

Entretien avec Heike Hurst, le  20 Mai 2009 à Cannes.