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BRIGHT STAR

de Jane Campion

Chef Opérateur : Greig Fraser

Avec Abbie Cornish, Kerry Fox, Ben Wishaw...

Sortie le 13 janvier 2010

 « A thing of beauty is a joy for ever » John Keats (un objet de beauté est joie pour l’éternité)
« Beauty is truth, truth beauty that is all  … Ye know on earth and all ye need to know » (beauté est vérité….tout ce qu’il faut savoir sur terre)

Prise de risque du côté de la poésie : John Keats (1795-1821) est redécouvert … Prise de risque du côté de l’amour, Bright Star parle de l’unique amour du poète tel qu’il s’est cristallisé dans ses poèmes et qu’il a été exprimé dans les lettres que Keats adressa à Fanny Brawne… Le berceau de cet amour ? Les années passées avec son ami Charles Brown en Ecosse. Fanny est  leur voisine de palier, elle n’a que 18 ans, quand ils se fiancent en 1818… mais Keats meurt de tuberculose à Rome avant qu’ils n’aient pu concrétiser leur amour et se marier.

Film fait d’émotions et de sensations, Bright star est aussi un film de réminiscences. Tous les films de Jane Campion sont là en filigrane, défilent avec des couleurs, des scènes emblématiques. Ils se réveillent dans notre souvenir pour mieux briller. La brune Fanny Brawne (aux yeux bleus, spécifient les biographes) est flanquée d’une petite sœur aux boucles rouges… Dans An Angel at my table, l’adaptation du livre de Janet Frame, Campion plantait une gamine à la chevelure flamboyante au milieu d’un champ vert ! Dans Portrait of a Lady d’après Henry James, c’était Nicole Kidman qui portait costumes et chapeaux avec une élégance rare ; dans La leçon de Piano aussi,  les robes et couvre-chef datent de cette époque, mais sont toujours adaptés aux circonstances. Quand les vêtements risqueraient d’entraver la liberté de mouvement, on les transforme, on se libère du corset comme de tout ce qui pourrait entraver le plaisir.  Bright star est à nouveau un film en costumes : Fanny Brawne porte évidemment des vêtements d’époque et des chapeaux, mais dans le film, c’est elle la créatrice de ses vêtements, une brodeuse de génie, avec ses petites mains, elle fait de la haute couture. La cinéaste Jane Campion ne réfléchit pas seulement sur le rôle du vêtement. Elle transforme les tenues en preuves d’amour. L’originalité et le talent de Fanny Brawne, c’est justement le fait qu’elle crée ses propres robes et celles des autres. Ses plissés s’inspirent de la forme d’une fraise et sont déjà modernes, comme si elle avait regardé les tissus japonais de la création contemporaine. Ainsi les robes style empire sont transformées et ceci radicalement.  La cinéaste crée même une sorte de compétition entre la création dans des domaines  aussi différents que l’écriture et la couture. Les deux nécessitent deux mains : Keats les utilise pour écrire ses poèmes, Fanny les emploie pour broder et coudre. La réalisatrice fait coexister sans hiérarchie deux façons de créer, dont une au moins n’est pas tellement reconnue. Elle fait ainsi rivaliser création manuelle et le souffle de la poésie, venu du tourment des sentiments.

Résultat : tout le contraire d’un film à costumes. On se demande d’ailleurs, comment va-t-elle s’y prendre pour embrasser son poète avec les chapeaux qu’elle porte ? Eh bien, l’actrice et la réalisatrice ont dû y penser toutes les deux : quand le premier baiser devient inévitable, l’actrice qui joue Fanny Brawne,  Abbie Cornish, enlève son chapeau qu’elle avait déjà légèrement poussé vers la droite pour se préparer de facto à faire de la  place pour ce premier baiser. En revanche, Kerry Fox, (la mère de Fanny Brawne), l’inoubliable « Janet Frame » du film cité plus haut n’a pas droit aux mêmes égards et ses chapeaux et coiffes sont bien vilains. Alors qu’elle ne joue pas une mère ordinaire non plus : car même si elle n’encourage pas sa fille à s’attacher au poète sans le sous, elle finit par réellement aimer cet homme qui a du charisme - comme son interprète Ben Wishaw d’ailleurs -. Elle finit par comprendre la passion de sa fille en faisant preuve d’ouverture d’esprit et de soutien affectif dans une épreuve que la jeune Fanny n’allait peut-être pas pouvoir traverser seule sans dommages. La manière dont cette actrice si jeune traduit son amour d'abord, un simple frolement de mains sur la cloison qui la sépare de son poète suffisant à saisir le spectateur de frissons ; sa douleur ensuite, en attitudes corporelles et en cris inarticulés à l’annonce de la mort de Keats, est absolument bouleversante.

Jane Campion est au sommet de son art. Elle a su s’entourer d’une équipe formidable, elle a choisi des interprètes aux visages exceptionnels et elle a fait confiance à son  chef opérateur, Greig Fraser, qui réussit à créer des ambiances d’un raffinement exquis, dans la nature et les extérieurs, tout comme dans les chambres et les intérieurs -. A lui seul, il arrive déjà à magnifier cette histoire d’amour après tout si chaste. Que ce soit un champ de fleurs, où se coucher lors d' une promenade enjouée, les amoureux créant une intimité espiègle et s’embrassant quand les enfants qui les accompagnent, ne se retournent pas… Quil s'agisse d' une séance de broderie ou de la sacro-sainte tasse de thé… , le film vibre tout entier de ces âmes sensibles qui nous comblent de leurs floraisons de vers et de poésie. Reste Mister Brown, l’ami bienfaiteur de Keats, témoin malveillant de leur histoire d’amour et ami lamentable des derniers jours, qui s’émeut tout seul du chagrin qu’il éprouve malgré tout. Serait-il le seul à tenter de contrecarrer notre plaisir immense ?

Heike Hurst