InterCineTh
Accueil
Films
Pièces
Interviews
Portraîts
Festivals
Galerie

LE  RUBAN BLANC

De Michael Haneke

Avec Christian Friedel, Leonie Benesch, Ulrich Tukur…

 

Palme d’Or Cannes 2009

 

Cette manie – tellement française ! – de toujours ramener toute forme de totalitarisme au seul nazisme et toute persécution à la seule Shoah ! Les langues cannoises allèrent bon train  dans cette unique direction, avançant cette double hypothèse comme certitude, à l’issue des différentes projections, quant aux intentions supposées du réalisateur autrichien…

Pourtant, n’en déplaise à certains, la force magistrale du nouveau film de Michael Haneke réside, à notre sens, précisément dans son contraire : loin de vouloir « stigmatiser » la seule dérive hitlérienne, par des signes indubitables, il plonge avec ferveur sa caméra jusqu’à la garde au cœur même du Mal,  quel qu’il soit et où qu’il se trouve, en ayant pour seul fil conducteur ce Ruban Blanc  du titre.

 

Michael Haneke

Certes, il « situe » son film dans un contexte temporel, géographique et sociétal précis : un village protestant d’Allemagne du Nord, à l’aube de la première guerre mondiale. Mais ce sont bien là les seules notes précises de sa partition qu’il jouera pour nous. Le reste  (c’est-à-dire tout l’opus), sera, à l’instar de tous ses films, laissé au libre-arbitre du spectateur. Nulle trace de jugement, ni de leçon, encore moins de référence. Une simple (et terrifiante) « exposition »…

Ce « décor » planté, Haneke s’attache, en un somptueux noir et blanc, à dresser le portrait – qui serait caricatural s’il n’était si scrupuleusement plausible – d’un microcosme où s’entrecroisent, se mêlent et s’affrontent toutes les turpitudes d’une société en pleine déviance. A l’instar de ceux engendrés par les luttes de classes, de races ou de cultures, les désastres de toute  religion imposée par la force ont de tout temps marqué notre Histoire. Il n’est que de se rappeler les si meurtrières et soi-disant « Saintes » Croisades  ;   le très catholique Massacre de la Saint-Barthélémy, comme les très calvinistes émeutes suisses-allemandes pour s’abstenir de voir dans le film d’Haneke le seul doigt  d’un Hitler à venir…

 

Soient, donc, ici : un pasteur intégriste (Burghart Klaussner, impressionnant) ; un médecin pervers (Rainer Bock) ; un baron hautain (Ulrich Tukur) ; un régisseur rigoriste (Josef Bierbichler) ; des paysans soumis à la loi du « bien né », en tout cas mieux né qu’eux…

Soient surtout, issus de tout ce joli monde et véritable axe autour duquel le film se tourne : les enfants des uns et des autres, probables auteurs de bien des forfaits, fréquentant tous l’unique école et membres de la même chorale, enfants dont on ne saura jamais s’ils sont ceux du Diable ou du Bon Dieu…

 

Les enfants

De ce maelström à la fois disparate et très structuré, où les coups bas des uns font le malheur des autres, sans qu’à aucun moment d’éventuels coupables ne soient clairement désignés, trois personnages sont à sauver : le jeune instituteur (Christian Friedel, premier rôle au cinéma, magnifique), la délicieuse Eva, fille aînée d’une fratrie de huit enfants (lumineuse Leonie Benesch), amoureux l’un de l’autre mais interdits d’aimer ; enfin, la sage-femme (Susanne Lothar, très présente chez Haneke), maîtresse délaissée par le médecin incestueux qui lui préfère sa propre fille…

Un quatrième est, pourrait-on dire, « hors-jeu » : le petit Karli (Eddy Grahl), fils attardé mental de la sage-femme, qui pose sur ce chaos généralisé le regard souriant de l’innocence , de la pureté. Le regard d’un ange, peut-être…

 

Ce Ruban Blanc, donc ? Symbole de pureté ? De virginité ? Blanc immaculé ? Celui que l’on brandit pour signe de paix, en temps de guerre ? Que nenni !  Ici, il est le châtiment, la punition  infligée par le pasteur - à l’orée du film et lui donnant son ton - à ses deux aînés, son fils pour avoir pris connaissance de son corps sous les draps, en solitaire… ; sa fille, pour ne l’avoir pas dénoncé… Après dix coups de fouet assénés à chacun, le garçon devra exhiber le ruban à son bras, tel un communiant solennel ; la fille y emprisonnera bien serrés ses longs cheveux blonds, jusqu’à l’absolution paternelle… Où est le Mal ?

 

Véronique Blin